dimanche 10 avril 2011

Avec Henri Meschonnic : un poème ou rien













Il y a deux ans, Henri Meschonnic nous laissait sa vie : le 8 avril 2009.

Voir :


On continue à le lire et pour cet anniversaire, on peut relire L'Utopie du Juif. La note de lecture qui suit a été publié dans la revue Polygone à la sortie du livre.


Ni prédiction, ni divination : un poème ou rien !

(Henri Meschonnic avec les prophètes de la Bible)

Henri Meschonnic, L’Utopie du Juif, éditions Desclée de Brouwer, 2001, 428 p., 25,91 euros.

Ce nouveau livre de Henri Meschonnic reprendrait une proposition faite il y a déjà longtemps : il y a « un athéisme du rythme », disait-il en concluant La Rime et la vie (Verdier, 1989). Mais également, la développant, il fournirait à l’ensemble des propositions de l’œuvre, des reformulations qui montrent, une fois de plus, que la pensée de cette œuvre est, comme son écriture, en mouvement. Et qu’elle nous y met : en mouvement. Par exemple, sur une question qui a le don de revenir, la « question juive », soit pour exiger une définition identitaire et ainsi croire, faire croire, qu’on en aura fini avec son énoncé et sa réponse, alors même que c’est le meilleur moyen de la voir revenir toujours comme un impensé qui empêche d’écouter ce qu’elle porte autrement qu’en lui trouvant « vite une réponse » ; soit pour, au contraire, ne surtout pas en finir mais maintenir à vif ce qu’elle porte : une utopie. Mais alors ce n’est plus une question d’origine ou d’identité, bref une question passée, mais bien une question d’avenir : l’utopie du Juif demande qu’on relise ce titre à deux fois, non seulement parce qu’il s’agit de maintenir la question plutôt que d’exiger une réponse, et de la maintenir par le sujet, par le « signifiant errant » (voir Jona et le signifiant errant — Gallimard, 1981 — qui apparaît aujourd’hui comme la matrice de ce nouveau livre) : ni une archéologie, ni une mythologie mais bien une histoire subjective-collective, celle du « Juif » comme activité qui passe à travers bien des sujets, bien des situations, autant de recommencements.

Ce travail de Meschonnic est d’abord le débusquage de tout ce qui empêche de penser et de vivre autrement qu’au passé, autrement qu’à la commémoration-repentance, autrement qu’au recentrement-œcuménisme, autrement qu’à l’identité-différence, bref, autrement que ce qu’on nous propose. Ce qui, ici du moins, recèle une force de vie et donc de pensée : le Juif déborde le juif parce que les expériences de vie et de pensée que ce substantif indique déborde le religieux – et bien évidemment, mais il faudrait le rappeler sans cesse, le biologique, l’ethnique, le « national »... Et c’est à de multiples débordements qu’invite Meschonnic : du religieux par l’histoire-culture, du théologico-politique par le poétique, du sacré par le divin, de l’être par le faire, du signe par le poème, du sens par le rythme...

On pourrait considérer ce nouveau livre comme un excursus dans l’œuvre : par exemple, Meschonnic parlerait aux juifs dont il serait, pour s’énerver du sépharadisme dominant la scène intellectuelle juive française ! Et il y aurait de quoi ! Mais alors, les uns comme les autres, juifs et non-juifs, continueraient à séparer le poème et la vie, la « question juive » et l’individuation ici et ailleurs, bref, tout le contraire de ce qui travaille cet essai qui resitue l’ensemble de l’œuvre au cœur d’une préoccupation qui elle ne change pas si les accents se déplacent : « pour aggraver le cas » (p. 8), comme dit Meschonnic ! On dira alors que Meschonnic ne fait que se répéter : non ! car c’est dans et par ce travail qu’il renouvelle décisivement ce qui ne se formulait pas aussi fortement : qu’une poétique du divin est continue à toute poétique, que c’en est même la condition, et qu’en particulier déconfondre le divin du sacré est une condition première à toute poétique de la relation : celle qui écoute le « signifiant errant » sans le rapporter à un signifié archéologique, ethnique, martyrologique ou confessionnel. Que Henri Meschonnic nous conte, dans le récitatif de sa pensée, que celle-ci passe par « le goût du rythme » prenant son départ, sa force, dans la plus grande attention à tout ce qui fait le rythme dans la Bible, n’est pas pour rien dans cette histoire qui ouvre à l’infini du sens par les historicisations successives qui font le maximum de place au corps dans le langage, à l’affect dans la pensée, au divin dans l’humain. Avec ce travail qui reprend bon nombre de questions souvent laissées pour compte, toujours pour de « bonnes raisons » (théologiques ou scientifiques ou politiques ou …), Meschonnic ouvre la possibilité de reprendre la lecture des « livres saints » en pariant que « peut-être ils ne sont saints qu’à la mesure de la poésie qu’ils portent et qui les porte » (p. 280) : utopie d’un continu des énonciations, d’une relation qui ouvre toutes les identités à l’altérité, toutes les relations à la subjectivation par la plus grande attention au langage. Cela commence pour Meschonnic, et ce commencement est pour lui autant de recommencements dans l’activité de traduction qu’il ne cesse de poursuivre depuis longtemps, cela commence donc par les te’amin. On ne les voyait pas ou on n’y voyait que des accents mais étant le pluriel de ta’am qui signifie « goût », on aperçoit que la théorie du sens qui ferait fi de ces saveurs tomberait inévitablement dans les binarismes réducteurs que l’hébreu n’entend pas dans la Bible mais que les traductions n’ont cessé de reporter en effaçant ces reports mêmes. Hellénisation, latinisation, francisation, autant de déshébraïsation qui, jusque et y compris la Bible du Rabbinat de 1899, ont masqué, combattu, éradiqué l’activité du signifiant, du poème… du Juif dans les textes bibliques. L’enjeu du traduire est donc immense, c’est l’enjeu d’une écoute de ce qui n’a encore, en français pour le moins, jamais pu se faire entendre.

Mais c’est aussi ce que Meschonnic signale dans les marges de l’œuvre de Benjamin : cette utopie du Juif est certainement ce qui, pour nous aujourd’hui, approche « à portée de bouche, à tout moment, dans le langage, dans le sujet », des conditions qui « sont ce qui ne cesse de transformer le langage, le sujet, et de transformer l’anthropologie ».

L’utopie du Juif est un levier politique, éthique et poétique pour sortir de notre époque vers une terre promise – en tenant le double déplacement qu’impose cette « sortie », du géographique (terre, errance…) à l’historique (situation, transformation…), du métaphorique (transport) au poétique (rapport), du communicationnel au relationnel : non, en la fuyant, l’époque, mais, ainsi que Meschonnic le signale vers la fin de son ouvrage, en n’oubliant pas « l’Égypte en nous », en n’oubliant pas que « l’idolâtrie se fond dans le sens de la vie », sachant bien que « le sens de la vie, lui, se laisse porter par l’infini ». Il y a dans cet essai un souffle d’infini, avec aussi de l’humour quand on pense qu’il n’en faudrait pas : à « l’adepte du mythe antisémite […], un seul traitement, qu’à la fin il en meure, le bourrer, à coups d’histoire, du mauvais infini. Lui mettre de l’utopie en travers de la gorge » (p. 353). Car, en fin de compte, « être n’est que devenir » (p. 47). Pourquoi, il n’y a peut-être ni juifs, ni non-juifs, mais seulement l’utopie du Juif, c’est-à-dire « des rapports à », des relations qui pluralisent et ne binarisent pas, qui cherchent l’identité non dans l’être mais dans le faire : d’où il y a alors certainement une historicité et une spécificité juives comme pour toutes les autres histoires-cultures. Ce que n’avait pas vu Sartre, précise Meschonnic dans un chapitre décisif, quand le philosophe ne peut, même dans ses dernières tentatives avec Benny Lévy en 1980, ouvrir à l’historicité sa définition ancienne toute versée dans l’ombre des antisémites, la reportant alors au théologico-politique.

Après avoir lu ce livre, on saurait sûrement mieux où on en est… Meschonnic dit aussi ce qu’il fait qui se voit peut-être le moins autrement qu’à ne pas comprendre l’enjeu considérable de sa recherche personnelle dans le rapport langage-histoire : « j’ai à dire un intime extérieur » (p. 57). Ce sont de ces extimes qui nous aideraient à vivre le monde d’aujourd’hui. Pour cela, il faut plus de voix que de foi ! Et Meschonnic a plus de voix que de foi : d’aucuns lui en tiennent rigueur… et il en rit (p. 45), tout en continuant à traduire la Bible, à écrire des poèmes et à observer le conflit du langage, en son cœur le poème, la relation, avec le théologico-poétique, avec les idolâtries d’hier et d’aujourd’hui, qui accompagnent le théologico-politique, les totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui.

Ce livre est un livre incomparable qui nous donne une voix partout où on entend de la foi… A nous d’en répondre : il n’y a rien à (y) croire mais tout à (y) écouter.

Serge Martin


PS (en 2011): relire ce livre comme un air vif de la pensée au moment où l'identité nationale est convoquée, où la laïcité est détournée, où les pratiques musulmanes sont réifiées, tout cela dans des instrumentalismes qui tuent l'utopie de la démocratie, le poème de la relation.

jeudi 20 janvier 2011

Continuum n° 7 vient de paraître



































La revue qu'anime Marlena Braester avec Esther Orner et Rachel Samoul vient de faire paraître sa septième livraison autour de la thématique du désert. Pas étonnant quand on connaît un peu l'oeuvre de Marlena Braester qui nous donne ici des poèmes inédits dont je retiens ces deux lignes: "la mer racontait / le désert racontera". Un beau dossier d'hommage au poète et traducteur Alain Suied (1951-2008) vient fermer ce numéro. On peut commander la revue à braester @ bezeqint.net (15 euros plus frais d'envoi) ou aller sur le site http://www.litteraturefrancophone.co.il/

Résonance générale n° 3 lu par...













Merci à Romain Fustier et à Contre-allées n° 27-28 (automne 2010) ainsi qu'à Yves Boudier et à Action poétique n° 199 (mars 2010) pour leur attention portée au n° 3 de la revue.


dimanche 14 mars 2010

Une note dans la revue Europe sur le premier essai de la collection Résonance générale


Dans Europe n° 971 de mars 2010, on peut cette note de lecture rédigée par Sandrine Larraburu-Bédouret sur Emile Benveniste pour vivre langage, le n° 1 de la collection "Résonance générale-Les essais" aux éditions de l'Atelier du grand tétras.

dimanche 14 février 2010

Tissus mis par terre et dans le vent, de James Sacré




Les poèmes des six sections qui composent Tissus mis par terre et dans le vent sont autant de signes de vie et de voix, suscités par les photographies de Bernard Abadie, qui font « signe à la fois du fond de l’enfance et du fonds de voyages vécus » (7). Poèmes-gestes-réponses donc, qui partent d’une seule énergie vers à la fois l’aventure du donné à voir et l’étonnement qu’il y ait le langage pour mettre un regard face au regard. Car, oui, sont indémêlables, comme les fils noués des tissus entrevus dans le monde, et qui le transforment par leur présence tout en le cachant par endroits, à tel point qu’il y a comme un appel au soulèvement, les questions que le poème fait naître et les poèmes dont elles sont la cohérence :


Le poème est-il aussi dans la question ? (56)

Mais :


Le monde, qu’il s’habille ou se dévêt, toujours
Se montre nu (13)

Et :



Gestes qu’on a peut-être recommencés
Pour aller d’un brouillon malmené à des mots bien rangés
Sur du papier. (35)

Entre ce qui est et ce qui vient, par ce qui est, vers ce qui vient, le regard et la parole donnent toute sa présence au temps de la vie, mémoire et surprise de l’imprévisible. Les photographies, « discours de gestes muets » (49), motifs pour le poète surimposés au motif, exhortent à une compréhension du voyage du voyage, du poème du poème : elles « ne sont ni par terre / Ni jetées dans le vent, au mieux / Les voilà mises là-devant » (53) – et les espaces « dans le vent », « là-devant », font rimer leurs déplacements, leurs désassignations dans « Le poème à côté ». Tout se décentre dès lors que le regard a abstrait un peu du monde et le transporte ailleurs. Et le poème (« Je sais bien : le même poème recommencé » - 56) fait mine d’arpenter toujours les mêmes chemins. Pourtant, il avance, et il est l’étonnement même d’’être « Comme une question […] / En guise d’affirmation » (57). Il va, « jusqu’à son dernier vers, lequel / Ne résout ni ne propose rien ».
C’est sa force. Force de non-proposition, de non-solution. Qu’il ne faudrait confondre ni avec un retrait méprisant, ni avec une démission désespérée. Cette force en est tout le contraire. Le « j’en sais rien de la poésie » (60) de James Sacré dit une éthique clairement opposée (bien que même ici ce soit encore une question) à la course à l’étiquette :


Est-ce que je voudrais pas
Savoir dire où je veux aller, ce que je refuse, et porter bien en vue de grands problèmes d’existence et d’écriture ?
Ou m’en moquer de ces tourments et façons
De m’arranger un paraître ? (60)

C’est justement que le poème fait plus qu’il n’est. Et qu’il n’a pas besoin de s’avouer pour être ce qu’il fait. Puisqu’il est d’abord la fidélité à son inconnu : « L’ignorance et l’énigme au fond de nos savoirs » (64). L’inconnu du poème, ici, consonne avec l’inconnu du monde, dans la banalité même d’une exposition de l’intime :


Tissus mis par terre et dans le vent
Le monde se donne
Et nous échappe
En même temps. (50)


Tissus mis par terre et dans le vent, James Sacré, avec des photographies de Bernard Abadie, Le Castor Astral.




Rappelons, aussi, de James Sacré, "Pauses café sur la route" et "Puis faut s'arrêter pour manger", suivis de "Poétique portative pour des poèmes-relation (avec James Sacré)" par Serge Martin, dans le numéro 3 de Résonance générale.

dimanche 31 janvier 2010

Presque v’île, poèmes



















Un livre à lire qu'on aime beaucoup:
Marlena Braester, Presque v’île, poèmes, éditions Caractères, collection « francophonie », 2009, 96 p., 15 €.
Une note à cette adresse:

dimanche 3 janvier 2010

2010

L'équipe de la revue Résonance générale-cahiers pour la poétique et son éditeur, l'Atelier du grand tétras, souhaitent à tous ses abonnés, lecteurs et découvreurs, une résonante année 2010...

2009 aura vu se créer la collection "Résonance générale-essais pour la poétique" (voir le premier livre paru à cette adresse: http://craac.free.fr/EssaisPP.html): on continue avec en 2010 un numéro 4 au moins et un titre dans la collection (autour de Henri Meschonnic) dès le joli mois de mai...

Ci-dessous le manifeste continué publié dans le numéro 3 comme des voeux portés à chacun par "l'oreille du poème" - si vous voulez lire ce qui précède, merci d'aller à http://revue-resonancegenerale.blogspot.com/2008/11/un-manifeste-continu-pour-une-rsonance.html :


Manifester les silences dans des chroniques…

au temps du Parti Intellectuel des Communicants

Nous avons besoin de nourriture et qu’on ne l’enlève pas quand la communication vide tout dans son bruit sans voix : la relation nourrit sur les scènes de la théâtralité du langage enfin vue parce que l’oreille du poème voit tout ce qui nourrit l’humain. La communication même « poéthique » est une belle ordonnance comme toute apprêteuse quand la relation qui invente le poème à partir de la vie même vers tout le détail de l’œuvre offre la souveraineté de l’ordre : musique ! résonance ! grâce, disait Péguy !

Nous nous voyons nous envoyons en voyons toutEh bien voyons à présent tout à jamais plus que toutLa même allure la belle je te la marmonne glisseLe silence et incessamment tu te me le transformesNous nous ennuageons envisageons ce langage tout ce mondeÀ fleur de peau mais dire fleur c’est ce faire se faireLa peau le poème la peau aime la peau et vie

Nous sommes plus exigeants que la communication du parti intellectuel des communicants (PIC) qui règne en po&sophie contemporaine : nous voulons, nous devons rechercher plus avant. Plus outre. Leurs calculs parfaitement arithmétiques et leurs perspectives géométriquement actantielles éliminent toujours dans le mépris la question du cœur qui bat, de la main qui se tend, de la bouche qui s’abouche, du corps qui tombe dans tomber. Aux pauvres est dévolu le spectacle de la chanson sentimentale au point de l’affubler maintenant d’un titre présidentiel ! Le PIC se réserve l’avarice du cœur, la cruauté du jugement, le cynisme de l’idée et l’esthétisme des formes et parades : le PIC met tous ses membres dans la parade des formes et firmes, des marques et remorques.

Le PIC a l’intensité de ses truismes : s’exclure exclut. L’éthique de la poéthique po&sophique est une hygiène de mort. Il y a de l’inadmissible, une violence inadmissible, faite au poème, dès lors qu’on le définit par ce qu’il a d’extraordinaire. Le poème ne fait pas d’extra. Il n’a pas à être le passe-plat de l’époque pour laquelle il y aurait l’ordinaire, et quelquefois la fête. Deux semaines de Printemps par an. Profite, poète, le buffet du grand soir ferme bientôt.

La violence faite au poème est faite au langage – ça ne concerne que les êtres parlants, les autres peuvent dormir sur les deux oreilles de la communication.

Langage ordinaire : concept élaboré par le service d’ordre. La poésie poétique comme cordon sanitaire.

Le poème passe, comme la vie. De bouche à oreille, de bouche en bouche, de corps en corps, de lèvres en livres. Il fait le maximum de l’ordinaire.

L’époque passe en boucle. Mais une mèche de tes cheveux me fait l’amour – et met le feu aux poudres.

Le moindre poème ne s’inscrit mais est désinscritTurbulent l’infini me trouve au milieu quel bon vent t’amèneÀ peine dire voilà que déjà tu trembles et inventesCette manière de marche cette manière de marcherEn courant tiens-toi bien debout contre cette manière de dépenserSans rien faire que compter non ses syllabes mais ses points penserN’est pas mettre en boîtes des marques de fabriques si c’est une chose c’en estToujours une autre et pas le moindre coup Quelle gifle aux communicants ces choses et autres qui font rimer la vie à la vie Dans et par un bonjour unPoème le moindre mais non des moindres

Mais il y a deux vies, nous dit-on : la biologique, la sociale (une seule boucherie muette : silence des organes et « universel reportage » pour les gueux) et la « Vie de l’esprit ».

Le poème est plein de vies : elles ne font qu’une, sans majuscule. Une, et c’est le paradoxe du poème, parce qu’elle est le pluriel indémêlable de toutes les vies de la vie dans un sujet – toujours unique et jamais seul. Sans majuscule : parce que le pluriel évaporent les essentialismes.

Nous voulons, à la différence des tenants du PIC, aller plus avant dans notre engagement dans et par la relation. Infiniment plus mordus qu’eux ne sont victimes de leur cynisme communicationnel, nous voulons devenir irrécusablement victimes de la relation qu’engage n’importe quel poème, le plus petit, le plus pauvre poème tellement plein de relation qu’il nous élimine dans toute prétention, dans toute maîtrise, dans toute intention même inconsciente. Parce que le moindre plus petit poème fait une nourriture et donc blessure, et morsure, infiniment plus profonde, ineffaçable, et grave, plus grave avec la relation que les innombrables petits fours étiques du parti intellectuel ne demandent aux mordus de la communication tous inscrits au PIC. Ces mêmes mordus et surtout les dirigeants des fractions concurrentes du PIC croient tenir la critique contemporaine dans leur hargne continuelle pour faire taire, pour ne jamais faire entendre, ne jamais résonner tout ce qui peut faire le début d’une relation. Ce sont même des grands raffineurs dans le raffinement de la cruauté polémique puisqu’ils ignorent, taisent et font tout pour que la communication tue le moindre début de relation, le plus petit poème. Le PIC fait croire que la scène est pleine des fractions du PIC : personnages sans voix qui n’entendent jamais les silences ahurissants des pauvres de la relation, des mendiants de la relation, des fous de la relation.

« Résonance générale » parce que je n’arrête pas de me définir-m’infinir dans vos voix. Ton je me fait des tu auxquels je n’aurais pas pensé ressembler. Ta voix m’enchante de faire notre connaissance.

Je te suis, tu m’es.

Le PIC tient salons et revues, émissions et festivals, manifestations et installations, éditions et performances publicitaires pour communiquer la mort de toute relation. Il n’est jusqu’à la douceur voire la tendresse qu’il sait mettre redoutablement au service de son activité meurtrière. Mais le moindre petit poème parce que son organicité tient d’une liaison intérieure tout à fait indissoluble résiste aux coups meurtriers des milices du PIC. Et même le contemporain leur échappe quand ils croient le tenir en laisse : la théâtralité du langage les rend pitres et bouffons. Elle les raidit tellement qu’ils en perdent leur douceur et montrent alors que la barbarie toujours veille.

Le sens est partout, où l’on ne sait pas qu’on l’entend. Dessus-dessous. L’époque est en quête de sens. Elle en est pleine, elle en déborde. Elle élargit la scène de sa mondanité aux dimensions du monde. Et sa quête elle-même dit quel sens du sens elle a. Stratégie, stratagème pour que dure l’ordre établi, le sens établi. Comment travailler, critiquer, problématiser un sens qui n’y est pas ?

Dans l’ordinaire, dans le maximum d’ordinaire du poème, et par, il y a une critique du sens. Du sens comme ce qui manque, et auquel nous manquons.

Oui, le moindre petit poème fait grincer la machine huilée des dévotions des théologiens du PIC : ils n’aiment pas la réalité du moindre petit poème et leurs échafaudages communicationnels jusque dans les plus basses vulgarisations de la communication sacralisée ne servent à rien d’autre que toujours d’éloigner cette réalité nombreuse du moindre petit poème, de la plus petite oreille qui voit la relation en actes, en résonance. Le PIC a même décidé d’abandonner la maison et on les voit chargés d’échafaudages quitter la maison pour une autre où il y ait toujours moins de réalité. Toujours plus scientifiquement communicationnel : le PIC cherche tous les quatre matins une maison de la communication pure. Une communication exacte. Objectivement pure et exacte en y mettant à chaque fois le zeste d’une subjectivité d’un pur ressenti et d’une pure séduction. Mais le moindre poème rappelle la réalité et montre la grossièreté de ces abstracteurs de communication. Ils sont grossiers jusqu’à répéter que la relation c’est la religion pour mieux tuer la relation et augmenter les dévotions à la religion de la communication. Le PIC a les mains pures mais il n’a pas de mains, il n’a que des mots d’ordre. Aussi le moindre petit poème plein de rythme dans ses mains calleuses, noueuses, silencieuses, modestement fouilleuses toujours des réalités multiples, incommensurables et irréversibles, engage toutes les mains à se serrer. Pour que tout le corps de la relation fasse entendre partout dedans dehors la relation, ce qui n’est dit nulle part, ce qui ne peut s’entendre autrement que dans des silences pleins de voix, des banalités pleines d’agrandissements extraordinaires, des évidences redoublants nos énigmes, des impossibles emportés dans tous les dépassements.

On a tellement de sens qu’on en donne à tout. Et tout nous rend de l’inconnu.

Tu te me le donnes encore dans tes poignesSerrées un homme à femme une femme à poignes à peauAime non la poésie mais ce souffle qui passe de vie à vie de langagePour faire signe non de ralliement mais de vie signifier non mettre en signesNi codes pensées faibles du social où nos moindres poèmes sontHors champs de nous devenir cette petitesse à aimer urgemment à glisser entreNos mains nos impératifs d’aucune mode ni mode de communication en langage clairParce que reformulé ces messages clairs codés obscurs Pas aux modes donc !Ni aux modes des modernes du post et du néo modalisésPour entretenir la mode des mots d’ordre à la mode des bons rapportsCes énoncés toujours clairs pourvu que le subjectif soitAncré dans la situation la bonne mais pas trop de suggestif ils ne comprendront pasPour ça préfère donc les temps du digestif l’air du temps est siApaisé apaisant non ?Non rien à faire je continue

Le parti du rythme avec la relation est un ressaisissement pour renverser le PIC et toute sa réclame de politiciens de la littérature et de la poésie qui tiennent le devant de la scène contemporaine dans toutes les matières qui légifèrent sans jamais savoir enseigner autrement que les académismes et les suivismes. Avec le moindre petit poème, ouvrez les oreilles et vous verrez le langage habité par un corps et un corps habité par le langage à hauteur de la moindre petite relation.

J’écris des poèmes, c’est mon train-train quotidien. J’ai un abonnement illimité.

Le poème est simple comme bonjour, monsieur le contrôleur.

Devenez chroniqueur du parti du rythme : vos essais qui n’auront jamais l’assurance des chefs du PIC, auront inévitablement les approfondissements et les reculées de la merveilleuse aventure du vocatif, de l’organique, de l’insertion par le coude et le genou, de l’articulation de toute vie humaine parce qu’en multipliant les essais, le morceau viendra si ce n’est aujourd’hui demain. Et il y a du demain dans hier : alors la relation pleine de rythme tient déjà le morceau qui l’emporte sans qu’elle le sache. Nous ferons tout pour qu’il vienne du ventre, de partout là où tout le corps s’emplit de langage-relation, et laisserons la poche du pardessus aux assis du PIC. Debout les chroniqueurs du moindre petit poème !

« C’est la résonance de ce que vous dites que j’attends, et alors que j’entends[1] »


[1] Charles Péguy, Un poète l’a dit [posthume, 1907], PL II, p. 820-822.

lundi 21 décembre 2009

Avec Antoine Emaz, une éthique et une poétique du on







A l'occasion de la parution du dernier livre d'Antoine Emaz (Jours / Tage) aux éditions En Forêt (dont on peut lire une note de lecture à l'adresse suivante http://martinritman.blogspot.com/2009/12/lire-vivre-tout-linconnu-des-jours-avec.html ), voici quelques remarques sur l'écriture de l'auteur qui prolongent la note et continuent l'attention que l'oeuvre d'Antoine Emaz ne cesse de susciter au plus près de la vie...Ajouter une image


Soit une section du livre Entre qui en comprend six. J’aimerais commencer par associer les deux titres : celui du livre et celui de la section pour montrer que cette tension maintenue du lieu et du mouvement, du verbe et de la préposition (entre !), du nom et de la préposition (l’autour). James Sacré note, à sa façon, que dans les livres d’Emaz, « ce n’est jamais la nausée métaphysique à laquelle on pourrait s’attendre mais l’ondoiement d’une eau courante, véritablement »[1]. Dès les titres nous sommes en effet engagés « bien davantage à partir d’interrogations (sans réponses) sur notre monde (y compris la fabrique du livre) que d’affirmations nihilistes ou désespérées » (ibid.).

Autour

I.

rien ne remonte

de sous la terre

vers l’œil

sol fermé

comme sans histoire

et pourtant

elle n’est pas loin

l’odeur des bêtes

[p. 67]

chaque jour

autour aboie

dans l’air net

et c’est le bruit le sang

encore

dehors

dérape sous l’œil

[p. 68]

Meute. On entend bien sa hargne longue, ses retours de fureur à n’en plus finir, au point de ne plus voir que mal les arbres, à travers le bruit. on tient contre, on s’élève ou patiente, on ne part pas.

Et c’est avec peu d’illusion qu’on aligne des mots : reste l’obstination, même sue vaine, qu’ils finiront par faire comme un sol à l’envers ou à force, un ciel sans rage.

[p. 69]

on a en tête aussi qui s’en va sans parler se défait et se mêle à ceux nombreux tus déjà dans le souffle et le sol

ainsi

de l’autre côté

penche un silence peuplé de têtes sans visages

et le temps dedans rejoint

l’air criblé

dehors

[p. 70]

déjà

cela se déplace à nouveau

sans changer

c’est un autre matin

terriblement vite

cela use

restent les têtes muettes

les morts

et les bêtes

[p. 71]

Devant s’est décollé de l’œil.

On est bougé, on n’a rien bougé : ce n’est plus là.

Il faudrait retrouver le carré d’herbe pour pouvoir marcher.

Mais c’est comme parti et il y a seulement quelque chose vert plus longtemps qui dure.

[p. 72]

II.

les yeux sont fatigués

ils ne regardent plus

ils voient

[p. 73]

on ne repose pas

images

visages vus dans leur peur

ou résidus déjà

figures de poussière

tout s’éloigne de l’œil ou

dans l’œil

s’épaissit le tas

voilà comment c’est

un sol de tessons

d’osselets

la main fouille

une brouille d’images

et soulève

une vase

[p. 74]

alors on ne dort pas

on n’avance plus

on demeure avec les débris

une langue devenue sable

et ce qui reste aussi

des corps

autour devient vraiment

égal

dans le trop

[p. 75]

Les incipit des sections du livre font la même lancée :

sans voir net ce qui entoure un soir comme d’autres soirs […] (p. 9)

plus tard

l’automne

le jardin est plus loin

sans oiseaux

[…] (p. 21)

c’est devant

le regard est complètement

blanc

[…]

et c’est pourtant devant encore

comme d’habitude

on le sait (p. 35)

rien que de l’hiver

du froid et de l’eau

dehors

[…] (p. 51)

Soir. De hauts nuages, de la lumière lente : cela ramène en arrière dans l’année ronde. […] À nouveau regarder.

[…] (p. 79)

Cette lancée est une reprise de la relation langagière : exercices performatifs qui mettent toute perception, toute sensation, toute émotion dans les conditions mêmes du langage : une voix-relation qui cherche son énonciation — d’où l’importance des marques de la deixis avec, notons-le car cela n’est jamais entendu, un renversement du locatif dans le temporel — et surtout son rythme qui prend sa force dans le « on ».

Mais, ceux qui savent déjà ce qu’ils lisent s’y trompent à coup sûr[2]. Dans un premier temps, ils mettent tout dans la vue, lisant que ce qu’ils veulent voir derrière la grille deleuzienne :

Autrement dit : dans ce qui est vu vient quelque chose de plus lointain que la vue elle-même, mais se trouvant plié strictement en elle et dans le reste qu’elle est ici et maintenant. (p. 52)

Mais cette « mémoire sous la mémoire distincte et repérable — celle-là qui raccorde au mot la force muette des choses » (p. 53) met tout ce qu’on croyait arrimé à l’instant d’une apparition, d’un dévoilement dans le vieil « horizon » du signe absence des choses — dans sa version pongienne[3] — dont nous apercevons déjà les conséquences éthiques, alors que le poème d’Emaz fait tout le contraire éthiquement puisqu’il ne cesse de se sentir vu et en vue — même si, nous le verrons, cela se passe certainement plus dans le langage que dans la vue ou dans la vue mais par le langage :

Rien ne peut plus alors s’y voir sinon un rien continué, jusqu’à un vague horizon. L’impression d’être à côté de ce qui se passe, aussi peu regardé que regardant. (p. 53)

Mais le « rien » et l’« à-côté » prennent vite sens (« une autre liaison du sens », p. 56). L’herméneutique ontologique met toute la relation dans le sens, dans son sens du sens qui est une répétition hors poème et complètement dans la langue, avec des notions qui ne peuvent que rater le poème du langage — Emaz n’emploie pas des vers, il les invente ; le langage ne « filtre » pas un « tressage d’expériences », il fait l’expérience que seul le langage peut faire jusque dans la lecture, à moins que la grille de lecture empêche de la montrer et de la vivre :

[La coupe du vers que Emaz « emploie »] se comprend d’abord à l’horizon de sa versura, tourne au bout du sillon (versus), comme une force de liaison propre à rétablir, dans et par la cassure, tous les effets de mémoire, à commencer par celui de la langue, de la langue-mémoire, de toute mémoire arrachée au journal pauvre du monde, à sa prose grise. (p. 54)

Ainsi le travail du vers est un symptôme laissé au fond de la langue qui raccorde en séparant. Se lie ce qui se cherche et ce qui s’ignore, se rapproche le vu-su d’un trou blanc de mémoire par quoi il y a l’expérience d’un rien, d’un à côté de l’être par où tout le poème va procéder. (p. 55)

L’herméneute sait ce que le poète ne sait pas : d’où « procède » le poème ? Il est pris par son obsession de l’origine qui lui fait tout remettre dans l’ontologie. Celle-ci oblige à penser la relation comme « rapport à » :

[…] délier et relier les choses : c’est-à-dire tenir dans le serrement sec un concentré de langue ayant rapport avec quelque chose, le dehors, l’entre-deux corps, avec quelque chose d’une « région non-dirigeante » (Blanchot).

Maintenir l’à-côté vide d’une perception échappée et la trace restée balisante d’un rapport au dehors. (p. 55)

Jean-Patrice Courtois ne ferait pas mieux qu’Emmanuel Laugier quand il affirme qu’Emaz « repose à sa manière la vieille question de la poésie et de la vérité » : matrice d’un « rapport à » que la philosophie sait si bien transformer en « question » à la poésie. Même quand, paradoxalement, Courtois fait croire que tout finit dans ce qu’Emaz appelle un « on ne sait pas bien / où / on en est au vrai »[4]. Après avoir dissocié ce constat des « méandres » et des « sinuosités de la conscience quand elle sait bien qu’elle sait qu’elle ne sait pas ou qu’au mieux seulement elle pourrait savoir », Courtois rapporte alors ce qui pour nous n’est pas que l’affirmation — ou le doute — d’un non-savoir mais bien plus une demande relationnelle à vivre ensemble sans qu’on sache pourquoi, comment, etc., mais en vivant « au vrai », à une vérité qu’il ne peut qu’attacher, par l’adjectif (« véritable ») qui fait retour, à un discours de maîtrise, celui de l’herméneute ou/et du philosophe :

C’est ce vrai-là sans retour qui est la véritable visée de Soirs. (p. 77)

Reprenons la lecture. Donc les poèmes qui font « Autour » disent « comme sans histoire » (p. 67) pour aussitôt faire retour sur l’énoncé (« et pourtant ») mais le comparatif est un étonnement plus qu’un constat (« comme s’il n’y avait d’histoire ! »). Mais c’est la page suivante (p. 68) qui conteste tout ce qui a été dit : au « rien ne remonte » répond un itératif « chaque jour / autour aboie » et l’histoire afflue avec un « et » lançant : « et c’est le bruit le sang / encore ». L’itératif se répète pour montrer plus fortement l’événement qui n’est jamais seul : la préposition devenue sujet animé-animal vient jusqu’à faire dire que « dehors / dérape sous l’œil ». La mutiplication (un nom collectif : « meute », p. 69) continue alors l’absence apparente de sujet animé-humain mais « autour » et « dehors » et tout le reste du poème avaient déjà construit un sujet du poème qui maintenant s’explicite par l’ouïe : « On entend bien […] au point de ne plus voir que mal […] » puis par une activité multiple — même dans l’immobilité : « On tient contre, on s’élève ou patiente, on ne part pas ».

Emaz écrit-il des vers ? Il écrit : « on aligne des mots » pour que « reste l’obstination ». Deux choses donc : vers ou proses, si c’est une forme qui doit caractériser cette écriture c’est l’obstination à refaire « sol » et « ciel », un monde que seul le langage peut refaire. Refaire « avec » : la page 70 dit tout le système relationnel que le poème fait dans son dit et son dire. La parole et le silence, le dit et le non-dit, le dedans et le dehors, l’espace et le temps se rejoignent dans « on a en tête » qui peut se lire à la fois comme tout l’autour qui est « dedans » et comme tout ce qui ayant fait intrusion est devant, « en tête », comme inconnu qui nous tire.

La page 71 montre que « déjà / cela se déplace à nouveau » : aucun arrêt dans une station, même « en tête », mais la poursuite d’une histoire, certes au quotidien (« c’est un autre matin »), qui souvent n’est qu’en restes. L’aube est chez Emaz un éclairage redoutable, un réel prosodique qui fait la force consonantique des /t/. Parce que l’activité est passive : « on est bougé, on n’a rien bougé » (p. 72). Le poème a fait une disparition aussi forte que n’importe quel mystère ontologique : « ce n’est plus là » dit tout le contraire de son dit car ça « dure ».

Le second mouvement du poème, plus bref, ne laisse pas regarder mais voir un simple constat : « voilà comment c’est » (p. 74). Une transformation prosodique traverse la longue page 74 : de « on ne repose pas » à « et soulève / une vase », de « -pose pas » à « -lève / vase ». La vase ou la Boue n’est pas un repos, ni une pose chez Emaz. Ce que suggère Lacques Lèbre est certainement très près de la force qui se traverse cette page[5] :

Lisant Boue, en plusieurs endroits je me suis souvenu de deux vers d’Ossip Mandelstam : « L’air est pétri d’une pâte aussi dense que la terre — on n’en peut pas sortir et il est dur d’y entrer »

Nous lisons aussi cette « main » qu’évoquait Breton dans L’Amour fou : elle vit autrement dans le poème d’Emaz, c’est ce « on » que continue la page 75. Un « on » qui « ne dort pas » : la main toujours en éveil du sujet du poème, elle ne cesse de pétrir un « on demeure avec les débris » qui peut aussi faire entendre le « je demeure » d’Apollinaire. Le fleuve d’Emaz est ce « autour » : il va déborder ou bien plutôt ce serait comme ce qu’écrit Emaz dans la section précédente :

Alors, écrire, ce serait comme entrer dehors. (p. 60)

C’est le sujet du poème qui déborde. Voilà ce que fait le « on » dans les poèmes d’Emaz : déborder. C’est paradoxal : alors qu’on dirait qu’il se resserre dans le sec, la bribe, le ras, voire le rien, le « on » met toute sa modestie énonciative dans un « trop » qui fait l’égalité, le « vraiment / égal ». Nous avons dit « qui fait » mais c’est une prophétie : il va faire l’égalité dans la relation langagière, dans ce corps-langage qui passe « autant que possible » (titre de la dernière section) mais c’est justement parce que « C’est toujours tellement à côté » (p. 88) que c’est toujours un poème qui fait la relation et jamais met un terme à quoi que ce soit, encore moins à la relation qu’il ouvrait avec son titre. Jusqu’à la clausule, « Et fermer l’œil » (p. 89), qui ne demande pas de s’endormir (sur ses lauriers au poète ou sur les trouvailles de sa lecture au lecteur) mais de le retourner ou peut-être de rêver parce qu’« on » vit.

Quoi qu’il en coûte ON avance. Se vit. Se dit. Se lit. On respire. Guère. On s’écrit.[6]

Laugier mettait sa lecture sous l’autorité de Michel Foucault qui, à partir de l’étymologie de « hétéroclite », proposait de concevoir des « hétérotopies »qui « miment secrètement le langage » en brisant toute syntaxe, « et pas seulement celle qui construit les phrases » mais aussi celle qui lie « les mots et les choses »[7]. Placer les textes d’Emaz sous un tel projet linguistique et/ou littéraire voire politique c’est les condamner, sous prétexte que les hétérotopies « frappent de stérilité le lyrisme des phrases, selon Foucault, ce qui serait conforme au programme conformiste de la poésie contemporaine. Nous préférons lire, avec James Sacré, des « gestes d’écriture qui ne sont, en un sens, rien de plus que les gestes de tous les jours qu’on fait dans le monde » :

On assiste avec ces livres qu’« on » s’obstine à écrire, même s’ils sont aussi le mur de la bibliothèque ou des éboulements de mots, à un incessant surgissement justement d’un vivre-écrire. (p. 24)

Je préfère cette modestie des livres d’Emaz au fait que peut-être le poète, « en pull-over simple au col large », aurait « une poétique du simple », selon Laugier (p. 51). Pour moi, il ne s’agit pas d’une « poésie du simple particulier » mais bien autrement d’une poésie au plus près du corps-langage dans et par l’historicité de la relation qui se fait au ras du langage et non au vu du costume. À moins, mais alors tout change, qu’on rapproche de telles observations de ce que Walter Benjamin disait de Baudelaire. Nous trouvons d’étonnants échos au travail d’Emaz dans ces deux passages :

Baudelaire, poète, reproduit dans les feintes de sa prosodie les chocs et les coups que ses soucis lui donnaient, comme les cent trouvailles par lesquelles il les parait. Il faut, si l’on veut considérer sous le signe de l’escrime le travail que Baudelaire consacrait à ses poèmes, apprendre à les voir comme une succession ininterrompue de minuscules improvisations.[8]

Les poètes trouvent le rebut de la société dans la rue, et leur sujet héroïque avec lui. De cette façon, l’image distinguée du poète semble reproduire une image plus vulgaire qui laisse transparaître les traits d’un chiffonnier, de ce chiffonnier qui a souvent occupé Baudelaire.[9]

Aussi nous ne partagerons pas la conclusion que Gérard Gasarian fait à son intéressante étude[10] d’inspiration deleuzienne avec la notion d’intensité en particulier qu’il oppose à la conception de Benjamin de l’allégorie. Gasarian veut faire dire à Baudelaire « toutes les allégories de la fable, c’est moi » (p. 228) parce que, selon lui, « le moi du poète est un "nous" ou nœud constitué de mille forces qui s’agitent et s’ajoutent sans cesse en lui » (p. 229). Mais Gasarian confondant alors Sartre et Benjamin, leur reproche de ne pas comprendre Baudelaire : « Au lieu de l’accuser d’avoir manqué de conviction, il faudrait dès lors le féliciter d’avoir voulu en avoir plus d’une » (p. 231). Benjamin ne confond pas incognito et irresponsabilité : il voit plus une recherche de l’anonymat qui n’est pas une absence de sujet : ce que Gasarian ne comprend pas puisqu’il identifie sujet et individu. L’éthique baudelairienne étant pour lui en fin de compte un éclectisme moral que la dextérité du poète à fabriquer des figures : le poète fait figure(s). Alors que pour Benjamin, le poète « endoss[e] des figures toujours nouvelles »[11]. « Endosser », voilà et l’éthique et la poétique du « on » d’Emaz : une relation dans et par le langage qui se fait toute corps-langage. Elle était active autrement dans le "nous" de Baudelaire...

Serge Martin


[1]. J. Sacré, « Les livres d’Antoine Emaz », dans Scherzo, n° 12-13, op. cit., p. 21-24.

[2]. E. Laugier, « En face devant — s’avance presque rouge, Notes sur Antoine Emaz », dans Scherzo, n° 12-13, op. cit., p. 49-56.

[3]. Référence est faite à Francis Ponge pour lequel « Le monde muet est notre seule patrie » (dans Méthodes, Paris, Gallimard, 1961, p. 202-206). Notons toutefois que Ponge ne met pas naturellement comme le fait Laugier la mutité au compte « des choses » mais avant tout de « la nuit du logos ». Ponge historicise sa révolte (« abolir les valeurs ») et pose justement que la poésie « est ce qui ne se donne pas pour la poésie » : ce que ne fait pas Laugier qui ne cesse de durcir ce que doit être la poésie. Admettons toutefois que la « nouvelle étreinte » que Ponge propose constitue, en dehors de ses poèmes, une impasse nihiliste et un conservatisme linguistique si ce n’est poétique. Ce qui est étonnant c’est qu’il continue au début du XXIe siècle à nourrir les « avant-gardes ».

[4]. A. Emaz, Soirs, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1999, p.81.

[5]. J. Lèbre, Le dit d’Emaz », dans Scherzo, n) 12-13, op. cit., p. 68.

[6]. D. Biga, « Le voyage du on », dans Scherzo, n° 12-13, op. cit., p. 61.

[7]. M. Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard,

[8] W. Benjamin, « Le Paris du Second Empire chez Baudelaire », dans Charles Baudelaire un poète lyrique à l’âge du capitalisme, trad. J. Lacoste, Petite Bibliothèque Payot, p. 103

[9] Ibid., p. 115.

[10]. G. Gasarian, « "Nous" poétique et moi biographique chez Baudelaire », RSH, n° 263 (« Paradoxes du biographique »), juillet-septembre 2001, p. 217-231.

[11]. W. Benjamin, « Le Paris du Second Empire chez Baudelaire », dans Charles Baudelaire un poète lyrique à l’âge du capitalisme, op. cit., p. 139.