mercredi 9 mai 2012

Le carnaval de James Sacré : masque & voix


James Sacré, Si les felos traversent par nos poèmes ?, éditions Jacques Brémond, 2012.


Le carnaval dans l’écriture de James Sacré vient-il pointer son bout de masque dans ce livre ? Oui, avec les belles photographies d’Emilio Arauxo, l’ami poète de Lalin en pays galicien. Et avec le carnaval, « ça s’en va comme à côté » (p. 13). Alors Sacré écrit comme « des gestes continués » (p. 15) une ethnographie de ces déambulations carnavalesques très colorées des paysans felos « pour dire on se demande à la fin quoi ? » (p. 17). Oui, il ne démêle pas vraiment comme ferait une publication ethnographique ou un catalogue photographique. C’est que depuis toujours ( ?) Sacré écrit à « la façon de ces masques » (p. 18) : on sait que le masque latin (persona) permettait de faire mieux entendre la voix de l’acteur tout en ouvrant quelque sauvagerie monstrueuse, du moins animale. « L’appareil de carnaval » et ce qui s’en suit, « marches et moments festifs qui ont sans doute cousu partout depuis toujours les gens à leurs paysages et façons d’habiter » (p. 25), Sacré le met dans son poème pour une danse, pour se « prendre en des bras d’amitié », voire pour s’effrayer (p. 27). Il ne s’agit pas de comprendre, ni le carnaval, ni le monde paysan disparaissant ou réapparaissant, ni ce désir d’y voir et d’y savoir. Et les questions suivent le carnaval des felos de Galice comme les questions ont toujours interpellé le lecteur (ou qui d'autre sous le masque du lecteur?) dans les textes de Sacré. Des invites à faire carnaval dans et par le langage, le poème avec tout ce qu’on rencontre (« séchoirs à maïs », « découpage de cochons », « une maison là-bas »…). 
Aussi je m’interroge au cœur du poème-carnaval de Sacré : son dérangement de carnaval jusque dans ses arrangements carnavalesques ne masque-t-il pas la femme du poème (« ma maladresse signe mon statut d’étranger », p. 56) dans ce carnaval d'hommes ? pour mieux entendre la voix ("Comme une sorte d'Orphée multiplié parmi tous ces animaux peints", p. 39)... d'Eurydice ?


Serge Martin

Carnaval d'Ourense en Galice (DR)

samedi 7 avril 2012

Le numéro 5 est parti chez l'éditeur...

Le prochain numéro de Résonance générale annonce son sommaire.
Pour être certain de le recevoir, il faut s'abonner...
à cette adresse :
http://www.latelierdugrandtetras.fr/resonance.php




S’OMBRER EN (GÉO)GRAPHIES



Numéro 5 – été 2012


Sommaire


Manifeste continué : s’ombrer en (géo)graphies

s’ombrer

Caroline Sagot Duvauroux
d’où (travail en cours, extraits)
Laurent Mourey où ma clarté attend que ta couleur (extraits)
Soaz Sahli l’almanach de Sidonie (extraits)
Yannick Torlini si rien
Mah Chong-gi poèmes traduits du coréen par Kim Huyn-ja

en (géo)graphies

Min Ji Cho la montagne est vide (six dessins)
Romain Fustier Chamonix (extraits de Le Monde à elle seule)
Armelle Leclercq équinoxiales II (Tokyo, 2010)
Serge Ritman nous (r)irons en Laponie
Benoît Pichonnier néons suivi de sunlight limonade

vrac

Avec Bernard Vargaftig (L.M. ; P.P. ; S.R.) ; Bernadette Engel-Roux, Aubes (Sandrine Larraburu-Bedouret) ; Yann Miralles, Jondura Jondura (S. M.) ; Henri Meschonnic, L’Obscur travaille (L. M.) ; Glossaire des notions de Éthique et politique du traduire d’Henri Meschonnic (texte et traduction de l’anglais canadien de Pier-Pascale Boulanger)

dimanche 29 janvier 2012

Avec Bernard Vargaftig, la vie sa dimension nue

Avec Bernard Vargaftig,
la vie sa dimension nue 



Le souffle entend la nuit entend
Nous sommes à nous taire ensemble
A parler silence un vol en plein ciel
Quand la parole nous brise pour nous
Enlacer encore dans demain
Ce n’est que l’enfance toutes les traces
Laissées à demain Bernard votre voix 
Emporte c’est comme d’un silence 
Continué comme d’une échappée
De toute la vie en un souffle
Ces traits en plus qu’un poème un poème
Qui fait la vie qui fait le monde
En une mémoire glissée en un cri
D’exister ces plis de voix ce désert
Nu la phrase qui prend la vie
Dans tous nos demains 




Avec Bernard Vargafig, le poème en répons

Où le temps patience et silence
Dans l’amour oriente les cris
Avec le monde passé oiseau envol

Et la lumière soudain filée 
entre une syllabe 
Nue et une


Laurent Mourey



samedi 28 janvier 2012

Contre-lettre à Bernard Vargaftig

rien ne se tait je vous entends Bernard
je vous entends et le crissement du gravier
qui fait tourner les châteaux les oiseaux tout autour
leurs cris dans l’ouïe le oui tendu
sur le ciel
entre les tours on se passe la parole
les cerises de Cerisy brillent rouges comme des bouches
on se croise dans les embrasures
on s’embrasse un peu
inquiets la pudeur à sa façon de dire
et sa façon de ne pas
mais les sous-entendus de l’amitié font la basse
continue de vivre

même le silence ce matin ne se tait pas ne peut pas se taire
un si inattendu connaître dans ses hiatus fait sourire l’étonnement
jusque dans tristes les nouvelles qui tombent
une rumeur remue de l’air rien ne meurt
disent les mains de ceux qu’on aime quand les mots
s’étranglent dans la gorge on tremble comme
le souffle tremble on sait bien
qu’une voix passe dans les voix ne se perd pas nous tient
debout cherchant notre au-devant le vivre d’un sens
qui ne fait que poindre qu’on prend
en plein visage après le virage en-haut
d’une falaise tout à coup quand le monde le monde s’ouvre

je vous entends dire l’échappée belle
le jardin de toutes nos forces creusé dans l’horreur
l’équilibre les mains nues
et cette terrible surprise dans les yeux toujours d’être là
qu’on se donne dans les regards et qu’on garde
qu’on porte vers demain vers ceux qui viennent
et qui répète pour nous que vivre n’a pas de fin le oui
de votre voix le poème demeure ce matin plus fort
que les non qui tombent tout autour de toute part c’est à lui
que pour toujours maintenant je tends l’oreille


Philippe Païni – Marseille, le 28 janvier 2012 

Bernard Vargaftig nous a laissé sa vie, ses poèmes


Bernard Vargaftig nous a laissé sa vie et son oeuvre hier, vendredi 27 janvier 2012. Un rassemblement est prévu au cimetière d'Avignon à 11 heures lundi 30 janvier. Je ne pourrai m'y rendre mais, grand poète né en 1934, Bernard Vargaftig était chaque jour dans mes lectures, mes rêves, mes écrits, mes essais. Nous avons passé des jours ensemble, à Nancy, à Oléron, à Cergy, qui resteront comme ces moments forts d'une vie sans qu'aucune nostalgie n'en enlève l'éclat: il lisait toujours ses poèmes après un repas, il parlait toujours des poèmes qui le bouleversaient, il écoutait les recherches des plus jeunes. Son oeuvre est immense: elle repose sur chaque vers, chaque mot et même sur ce qui est entre chaque mot. Aucun formalisme mais une éthique de la parole et de l'écriture, du poème comme vie tout contre le monde, les tragédies, l'amour.
Toutes mes pensées vont vers Bruna, son épouse, et vers Cécile, leur fille.


C'est la même énigme
Le désastre qu'aucune image n'emporte
La hâte avec l'éraflement pensif
L'accomplissement délié
 



Ce premier quatrain de Dans les soulèvements (1996) pour tout son poème.
Tous ses livres:
Chez moi partout, Pierre-Jean Oswald, 1967.
La Véraison, Gallimard, 1967.
Abrupte, (avec des gravures de Gudrun von Maltzan), hors-commerce, 1969.
Jables, Messidor, 1975.
Description d’une élégie, Seghers, 1975.
Éclat & Meute, action poétique, 1977.
La preuve le meurttre, La Répétition, 1977.
Orbe, Flammarion, 1980.
Et l’un l’autre Bruna Zanchi, Pierre Belfond, 1981.
L’air et avec, gravure de Guy Lozac’h, Lettres de Casse, 1981.
Cette matière, couverture de Colette Deblé, André Dimanche, 1986.
Le lieu exact ou La peinture de Colette Deblé, dessins de Colette Deblé, Passage, 1986.
Lumière qui siffle, Seghers, 1986.
Suite Fenosa, avec Bernard Noël, André Dimanche, 1987.
Orée vers l’œuvre de Jacques Clerc, Les Cahiers du Confluent, 1987.
Nancy, dessins de Colette Deblé, A Encrages &C°, 1988.
Portrait imaginaire de Jean Tortel, dessins de Colette Deblé, L’apprentypographe, 1988. 
Un gouffre ou l’image dans ce que peint Michel Steiner, lithographie de M. Steiner, La Sétérée, 1989.
Voici ou Un souffle à travers Journal du regard  de Bernard Noël, dessins de Olivier Debré, AEncrages &C°, 1990.
Ou vitesse, André Dimanche, 1991.
Une trouée vers l’été, gravures de Anne Slacik, Collodion, 1991.
Un récit, Seghers, 1991.
Une image avec l’image  in Trois états du Toi, avec Mathieu Bénézet et Bernard Noël, lithographies de Olivier Debré, La Sétérée/Jacques Clerc, 1992.
Ce fragment de souffle, burin de Louis-René Berge et musique de Jean-Yves Bosseur, André Biren, 1993.
L’Inclination, Atelier des Grames, 1994.
Distance nue, André Dimanche, 1994.Le monde le monde, André Dimanche, 1994.
Imminence dans l’œuvre de Jacques Clerc, La Sétérée, 1995.Toul, éditions Mydriase, 1996 .
Cinq poèmes pour accompagner Agathe Larpent & 3 gravures, Collodion, 1996.
Dans les soulèvements, André Dimanche, 1996.
De face, lithographies de Michel Steiner, Collodion, 1996.
Pour Adonis, collages de Jacques Clauzel, À tavers, 1997.
L’ombre si brève de l’azur, gravures de Germain Roesz, Lieux dits, 1997.
Un même silence, André Dimanche, 2000.
Craquement d’ombre, André Dimanche, 2000.Telle soudaineté, lithographies de Gérard Titus Carmel, La Sétérée, 2001.
Comme respirer, Obsidiane, 2003.
Aucune clarté n’efface, sérigraphies de Gérard Eppelé, Collodion, 2004.
Trembler comme le souffle tremble, Obsidiane, 2005.


Quelques liens pour continuer avec Bernard Vargaftig:
tous mes écrits avec Vargaftig:
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/02/bibliographie-raisonnee-des-travaux.html
un article de dictionnaire :
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/01/bernard-vargaftig.html
un livre écrit sur son oeuvre:
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/01/la-poesie-dans-les-soulevement-avec.html



Serge Martin

dimanche 22 janvier 2012

Henri Meschonnic, L’Obscur travaille


Henri Meschonnic, L’Obscur travaille, éditions Arfuyen, 2012, 94 p., 9 euros.

La poésie d’Henri Meschonnic ne se tient ni dans le langage poétique ni dans le langage ordinaire. Et, pour renverser ces axiomes qui sont devenus une véritable axiologie et une esthétique pour programmer la poésie, on peut avancer que l’œuvre qu’écrit Meschonnic – mais surtout l’œuvre qui l’écrit et ce faisant nous écrit – tient l’ordinaire de son langage qui est une manière de faire poème. Depuis Dédicaces proverbes, de 1972 et publié par Gallimard, et, encore avant, les poèmes d’Algérie publiés partiellement dans la revue Europe en 1962 et repris dans leur totalité dans le livre Parole rencontre publié par l’Atelier du Grand Tétras Henri Meschonnic a maintenu l’écoute de cette voix dans sa permanence et ses transformations. Aussi L’Obscur travaille continue-t-il à faire « signe de vie[1] » en explorant ce langage qui nous traverse, en continuant cette phrase, son ligne à ligne, et son mot à mot. Régine Blaig a recueilli les poèmes écrits par Henri Meschonnic dans les derniers mois, la dernière année de sa vie et, le plus troublant, à ouvrir et feuilleter le livre est dans les lieux, dates qu’on y trouve inscrits en bas de chaque poème ; on y lit déjà une ligne de vie qui, on le verra, est pour ainsi dire une ligne de crête et on y trouve l’ouverture sur une pratique d’écriture qui n’avait jamais été montrée, mais toujours affirmé parce que suggéré dans un anonymat temporel et utopique, cette histoire du poème qui est une aventure du poème dans la vie. C’est bien une pratique de l’écriture au quotidien que l’on découvre, comme une phrase qui accompagne au fil des jours, des rêves, du sommeil comme de la veille : une « parole rencontre » précisément au sens où l’écriture est l’accompagnatrice, le geste accompagnateur de cette phrase – ou phrasé – qui déborde le réel et interminablement nous accompagne dans l’aventure de vivre, d’exister. De vivre et exister en langage. Un temps auquel nous répondons, nous lecteurs, par le nôtre, auquel aussi l’autre répond, par l’amour, mais chez Meschonnic la lecture est cette pratique amoureuse : « quand on est séparés / chacun est seul pour deux […] / mais quand on est réunis / on n’est pas deux / on est doublement un » (p. 74). Le dernier poème du livre, mais peut-être le dernier écrit et daté du 26 février 2009, continuant cette pensée de l’union et de la relation dans le langage (« je n’ai rien que des jours / à t’offrir mais ensemble / ensemble / ma bouche ta bouche », p. 84), répond et répand la vie, comme l’affirme, pour toujours dirait-on, car une ronde est bien ce qui recommence et continue : « mais nous ensemble / la ronde de la vie ».
Ce poème écrit à Paul-Brousse, l’hôpital où Henri Meschonnic a été soigné, où il a lutté contre la maladie ; mais l’écriture, discrètement, fortement et avec une grande ténacité, une force de vie et de langage, est de cette lutte. Le poème casse quelque chose de la mort ; et d’abord peut-être la séparation, l’absence. Un autre titre de l’œuvre est alors emblématique : Infiniment à venir que j’amalgamerais volontiers à un autre : tout entier à venir[2]. Oui, la voix-Meschonnic ne cesse de venir, de nous venir, de se faire et de naître. De nous faire et nous devenir. Comme tout vrai poème. Pour nous saisir de ce qui nous vient, nous arrive à la lecture de ce livre, parcourons ce qui s’y invente d’utopie, de parole.
Une image qui est au début de cet ensemble et continue le livre précédent Demain dessus demain dessous[3] pour développer l’idée d’un sujet qui se multiplie est celle de l’arbre : « j’ai autant de nœuds / que n’importe quel arbre » (p. 10). Aussi l’arbre correspond-il à un devenir en élévation : « j’ai tout ce qu’il faut / pour respirer les hauteurs », à fleur de réel et de parole : « le paysage que je suis / c’est au haut des arbres / que je me reconnais » (p. 11). Aucune distance ne vient achever le poème dans une quelconque représentation qui opposerait un sujet et un objet. Au contraire le poème marque un mode d’exister en tête du monde, en avant du réel, dans un mouvement amoureux où tout est radicalement du sujet. Vers la fin de L’Obscur travaille on lit : « je ne savais pas que la fenêtre / ouvrait le monde / ouvrait mon corps au monde / que la fenêtre était une / telle joie » (p. 78). Ce qui éclate dans ces poèmes est un absolu : un absolu de tout, d’aimer, de voir, de parler, de faire un avec tout dans le langage, de tracer une ligne de vie incessante et une vie dans la vie, cet absolu qui est l’aventure du poème, du « vivre poème », du vivre et du poème: « quand j’écris / je ne sais plus qui écrit » (p. 79) ; puis : « je deviens l’arbre / je deviens l’oiseau » (p. 80). C’est véritablement une ivresse à dire les choses, à écrire l’instant d’écrire et de vivre qui rend caduque toute phénoménologie parce que c’est du dehors qui s’invente du dedans du poème sans aucun apparaître, mais dans une écoute totale de ce qui vient de langage et de sujet par ce langage : « on dit le ciel est bleu / mais c’est moi qui le vois bleu / le bleu est en moi / autant qu’en lui / et la lumière je suis lumière » (p. 82)
On peut multiplier les lignes de force de ce livre, à l’infini, avec tout ce qui y est tu mais dit, et bien fort, comme la lutte pour continuer : « et les murs se sont mis / à crier /  toujours plus ils voulaient / toujours plus / ma voix leur jetait / des pierres » (p. 62). Et dans cette résistance l’autre est un secours transformant le temps de l’attente comme de la lutte en un temps de l’amour et de l’union : « heureusement que tu viens / mon temps c’est toi » (p. 63) ; c’est que l’obscur est de tous les instants et qu’il est une lucidité par delà le comprendre, dans le renversement et l’invention d’un sens dans un partage infini : « l’obscur / travaille ma lumière » (p. 15). De fait « voir clair » s’inachève dans un « tourbillon / de sens » (p. 16), ce tourbillon que l’on est.
Et ce sens est un partage, vertigineux, amoureux, le sens d’une vie, le sens qui emporte cette vie à s’excéder, à partager d’un toi-moi-nous vers les autres : « tant je suis traversé / par toi et toi / et nous traversons tous les autres » (p. 19) Cette utopie  se poursuit dans la moindre ou la plus grande parole : « mais c’est ainsi qu’on se parle / entre inconnus si proches » (p. 23). Et cette parole traversée est bien une relation, une transformation incessante des autres en moi, de moi dans les autres, de je avec toi, avec eux, nous, vous : « j’ai du mal à me reconnaître / les miroirs n’y voient rien […] nous nous parlons dans la langue / de nos reflets » (p. 29) Ces métamorphoses répondent encore à ce futur, tracé ainsi dans Dédicaces proverbes : « je passerai ma vie à ressembler à ma voix[4] ». Cette ressemblance a pour pendant la foule, les révolutions de la vie et de la voix : « quelque chose que je ne sais pas / change en moi / s’augmente en moi / c’est ma foule en moi » (p. 35). Passer sa vie est aussi passer la vie, mouvement, trajet qui trouvent leurs mots dans des poèmes qui évoquent des déplacements, évoquent seulement car le problème est ailleurs : c’est celui du voyage que l’on est – « heureux d’être le voyage » quand justement l’on croit que l’ailleurs n’est que géographique, que l’épique ou l’intensité n’est que dans le déplacement quand ils sont cette cartographie de l’infini qu’est le poème : « et nous allons de nous en nous / en portant les paysages » (p. 38). Le voyage est ce déplacement qui est au monde et au sujet – « je finis aux nuages » (p. 39) ; traverser est être traversé. Et le voyage répond aussi l’écriture qui nous fait nous mouvoir en utopie, une marche du poème : « je n’ai plus de limite » ou : « c’est à qui sera plus nuage » (p. 41). Et surtout : « on marche / sur une écriture qui n’en finit pas » (p. 56). Exactement ce qui arrive en lisant Meschonnic.
Un enthousiasme, une générosité s’emparent de chaque mot. Le poème est généreux ; sa parole est nue et c’est cette qualité qui nous habite, nous met la tête en poème, nous en-poème… On pourrait lire la poésie de Meschonnic dans ce trait : celui d’une pure offrande, d’un « don du poème » pourrait-on dire, celui encore du geste d’offrir. On lit : « je suis tout entier dans ta main » (p. 82). Cette main est un à-venir : « toute la vie dans ta main ». Le poème est un geste tendu, une voix aussi qui me contient, me devient. Cette main n’est pas une métaphore, elle est l’invention du poème. Et ce don est solaire, vital, intérieur, l’énergie d’un langage qui fait l’amour la poésie, comme on offre la lumière que l’on est, le poème car « le soleil n’est pas dehors / il est ma peau » (p. 52). C’est par ce geste que s’écrit la « parole rencontre » :
chaque visage
est un soleil
j’ai mes nuages
comme chacun
mais je vais de soleil en soleil
de nuage en nuage
à ta rencontre
à ma rencontre (p. 55)

Et toute rencontre est de l’infini, cet infini qui, dans la poésie de Meschonnic, nous écrit.

Laurent Mourey


voir également la note de Jean-Yves Masson dans Le Magazine littéraire à cette adresse:
http://www.magazine-litteraire.com/content/newsletter_lectures-plus/article.html?id=21660


[1] Dédicaces proverbes, Gallimard, p. 120.
[2] Infiniment à venir, Dumerchez, 2004 et Tout entier visage, Arfuyen, 2005.
[3] Editions Arfuyen, 2010.
[4] Dédicaces proverbes, Gallimard, 1972, p. 15.

jeudi 12 janvier 2012

Parution de "Creuser les voix" aux éditions Samizdat


Pour inaugurer l'année de son 20e anniversaire, Samizdat a la joie de publier six poétesses et poètes, trois de France et trois de Suisse romande, dont les textes sont rassemblés sous le titre  de "Creuser les voix".

Présentation et lecture avec les auteurs :

Sereine Berlottier, Cécile Guivarch, Silvia Härri, Cesare Mongodi, Philippe Païni et Sylvain Thévoz, 
le vendredi 20 janvier 2012  à 18h.30 à la Libraire Le Parnasse à Genève.

samedi 7 janvier 2012

Offres intéressantes sur le site de l'Atelier du grand tétras...


http://www.latelierdugrandtetras.fr/boutique.php

Offres abonnement à Résonance Générale
Pour souligner la parution du quatrième numéro de Résonance Générale : Cahiers pour la poétiquenous vous proposons de vous abonner à cette revue sur la poésie et les arts contemporains, avec en cadeau de bienvenue le livre de Serge Ritman : à l'heure de tes naissances.

Pour souligner la parution du quatrième numéro 
de Résonance Générale : Cahiers pour la poétiquenous vous proposons de vous abonner à cette revue sur la poésie et les arts contemporains, avec en cadeau de bienvenue le livre de Philippe Païni : La Somme du Feu.
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Nous vous proposons les trois premiers numéros 
de la revue Résonance Générale
Cahiers pour la poétique à 20€.

(Dans la limite du stock disponible, 
le premier numéro étant en voie d'épuisement)
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samedi 24 décembre 2011

le numéro 4 est paru

Beaucoup de retard après bien des problèmes (changement de diffuseur, travaux chez l'éditeur...)... mais le voilà, le n° 4, avec la promesse d'une parution semestrielle et, outre les deux cahiers comme d'habitude, une rubrique "vrac" où les lectures se déposent ; sans oublier le manifeste continué des rédacteurs. Bref, il faut s'abonner à cette adresse:
http://www.latelierdugrandtetras.fr/resonance.php?type=1&PHPSESSID=8e11cf866bf8d0b92122611b450f7718

Sommaire :

Les rédacteurs de la revue >> Manifeste continué

Commencements
Jacques Ancet >> ode au recommencement (chant 2)
Manuel Alvarez Ortega >> genèses (extraits présentés et traduits par Jacques Ancet)
Philippe Païni >> commencements-concrétions (extraits)
Françoise Delorme >> du cerisier (extraits)

En terrains vagues
Serge Ritman >> à la commissure (vers Aaron Clarke)
Aaron Clarke >> bêtes (travaux sur papier)
Amandine Marembert >> et s’il ne parlait pas
Serge Ritman >> tu pars je vacille (extraits)
Jean-David Lemarié >> ceci est mon corps (extraits)
Yann Miralles >> des terrains vagues (extraits)
Laurent Mourey >> d’où l’échappée

Vrac
Sereine Berlottier, Attente, partition ; Antoine Emaz,
Poèmes pauvres ; Armand Dupuy, La tête pas vite.

samedi 29 octobre 2011

Amandine Marembert, Un petit garçon un peu silencieux



Jasmin est « un petit garçon un peu silencieux ». Mais, dans une voix de voix, Amandine Marembert parle pour la parole inouïe de Jasmin. Poème d’une longue écoute, constante, patiente, acérée, parfois hésitante, aimante toujours, ce livre nous force aussi à une attention à tout ce qu’on n’entend pas, mais qui dit plus dans ce qu’on dit que tout ce qui s’affirme avec l’assurance et la satisfaction béates du savoir et de la maîtrise : un état naissant du sens dont de livre en livre l’auteur fait en sourdine une définition du poème, ensemble une idée de ce que c’est que le langage et de ce que c’est que la vie. Où les corps se parlent par gestes tendres :
il prend ma main penche la tête vers le sol pour que je lui caresse les cheveux
mes doigts sont les dents d’un peigne démêlant l’écheveau des phrases tues (11, c’est le premier poème)

Où les mots écrits répondent leur continu corps-langage à l’énigme du langage-corps :

est-ce que des mouvements de bras de mains d’épaules suffisent à remplacer certaines paroles
les peaux savent-elles vraiment parler un tissu ponctué par les seuls grains de beauté (14)

Ici la prosodie lie autour de « remplacer » et « ponctué » les mots du corps (« épaules », « peaux ») et ceux du langage (« paroles », « parler »). Les pluriels font la relation et l’ouvrent comme ils nous invitent à chercher notre sens du sensible. Les conjonctions et disjonctions rythmiques font des bouchées de sens dans la question. Les interrogations font la tonalité du livre, outre celle citée, toutes participent d’un double mouvement : inquiétude et surprise devant « la grille de lecture des jours » (12), « ses errances » (16), « ses silences » (18), « son silence » (24), « le mystère des questions laissées sans réponse » (30), l’« énigme posée aux quatre coins du jour » (33), les « secrets attachés à sa silhouette » (34), les « règles inconnues » (39) de ses jeux. Elles témoignent aussi d’un apprentissage, lui-même double, quand « il » (un « tu » plus la distance de l’énigme) invente un langage de tout ce qui l’entoure, des passages entre dehors et dedans, qui mettent le dedans dehors et le dehors dedans : les mots « déformés » « qui se transforment en simples sons entrecoupant celui des grillons dans l’herbe le soir » (12 - et la chaîne allitérative des [s] répond ce langage débutant, minimal, rejoignant la profusion de la sonorité générale du monde extérieur), le corps « traversé d’air », engagé « dans un couloir de vent qui le remplira de bruits supplémentaires » (15), « des regards qui en disent long sur les mots enfouis » (16), « ses silences » qui « pèsent » et « les mots qui n’ont plus de poids » posés dans « une balance à se taire » (18). Le langage se fait sensorialité du psychologique : « les mots cachés deviennent des songes palpables » (24). Il prend ses moyens dans le vivant : « le clapotis du ruisseau s’échappant de ses lèvres » (25), « l’inclinaison de ses sourires qui suivent l’orientation du tournesol vers le soleil » (32).
Je parlais d’un apprentissage double, c’est que le presque silence plein de langage de Jasmin invente aussi l’écoute qui en fait un langage plein de silence : « il m’apprend à déchiffrer les interlignes / à soupeser un regard » (29). C’est cette réciprocité de l’étonnement continu, qui fait de l’adulte une débutante, que dit le plus justement le dernier poème, une béance dans la boucle créée depuis l’exergue, en tout début de livre, de Vénus Khoury-Ghata : « Qui peut parler au nom du jasmin ? » Ce n’est pas parler à la place de, mais « au nom de », quand le nom de Jasmin fait entendre son mouvement, le langage et la vie ensemble, vers le « jardin » grand ouvert, dans la bouche et devant l’enfant :

il m’annonce jardin
j’ouvre grand les battants de la porte-fenêtre sur le dehors
ses lèvres poussent l’intérieur vers du vert infini
sachant comment modeler l’air en syllabes non vitrées (44)

Les dessins de Diane de Bournazel font une lecture sensible du vivre-dire-Jasmin et de l’écrire-vivre-Amandine. Chacun saisit en son économie de moyen, en son imaginarité quasi-fantastique, la spécificité de cette relation pleine d’un amour pudique, dont la pudeur suggère au mieux l’immensité et l’intensité.

Amandine Marambert, Un petit garçon un peu silencieux, édition Al Manar, 44 pages, 14 euros.

Bientôt dans le numéro 4 de Résonance générale, d’autres poèmes d’Amandine.

A lire aussi, la note d’Antoine Emaz dans Poezibao :

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/08/un-petit-gar%C3%A7on-un-peu-silencieux.html

lundi 24 octobre 2011

Poèmes pauvres, Antoine Emaz


De l’horreur du monde lointain (les premiers poèmes sur les images d’exodes africains, de guerre, les mensonges du pouvoir) à celle de la perte intime, c’est ici comme une chronique, doublée d’un creusement têtu de la difficulté de la tenir quand tout ce qu’il y a à chroniquer force au mutisme. Les poèmes sont datés par séquences, le temps se dit par coupures, en tranchant, en retranchant toujours. La « pauvreté » alors est une force, celle de qui découpe et dans le même geste relie. C’est deux fois un automne et un hiver (2008, 2009), un cycle du dénuement, du dénudement : d’une « nuit sans sommeil » (première ligne du premier poème) où « les mêmes images tournent », de la « vie réduite à bidons bassines et ce qui reste de nourriture » ; d’un presque rien, mais qui est tout ce qu’on retiendra : « reste / tout le réel », « le peu pauvre laissé pour compte ». Le dénuement-dénudement est un lâcher prise : « on tourne le dos on ne fuit pas ». C’est un abandon à son évidence : « rien qui grelotte », les mots « reviennent sans // figure de rien à peine contours ». La « fêlure de l’air » ouvre aussi un « déchirement lent / des années ». Le cœur ? c’est un moteur diesel, « il bat / point mort », mais c’est trois fois l’impossibilité même de saisir la vie vivante qui se dit : le « point mort » comme arrêt fixé, comme ponctuation qui décèle dans le battement même un signe de morbidité, et la négation (point = pas) qui marque plus la difficulté et la fragilité du pas gagné (« dure nuit » disait Rimbaud) que l’assurance d’un soulagement.

C’est mot à mot que ça bat, que ça se bat, s’obstine : les mots se gagnent les uns sur les autres : « veiller vieillir », puis « deuil seuil seul ». Les mots suivants expliquent, mais pour encore plus dépouiller le sens, jusqu’à l’os, les précédents et poussent encore un peu plus loin dans ce qu’ils disent, vers l’épuisement du dit dans la concision du dire. Leur quasi-synonymie et les paronomases nous mettent dans les mots au pied du silence, mais ça parle encore et même précaire c’est « ce peu de vie qui tremble » que le poème porte malgré tout. Le sens alors est dans le moindre vers lequel le poème travaille, comme à la gouge à dégrossir, et qui devient pourtant tout l’espace pour une parole, un signe de vie jeté vers nous. Tenir le fil ténu du fragile, du « peu », est un dessaisissement et si évident qu’il est tout ce que parler fait de qui parle. Ecrire non pour s’augmenter, mais s’appauvrir : le langage d’Antoine Emaz se dit dans le plus simple appareil. On avance avec lui vers une issue qui n’apportera pas même l’illusion confortable d’un accomplissement, ni le soulagement d’en avoir fini, mais c’est sans transcendance, sans allègement, sans nulle allégeance l’affirmation courageuse de la pesanteur qui seule demeure paradoxalement quand on s’est dépris de tout (c’est la clausule) :

on va seulement d’un pas plus lourd
vers la sortie
et l’air n’est pas plus frais dehors

Antoine Emaz demandait : De l’air (Le Dé bleu, 2006). L’urgence de l’appel et sa concision témoignent de la prégnance continue de l’irrespirable. Mais qu’il y ait une parole encore pour un instant percer l’apnée, même s’il y a toujours le silence au bout et la seule certitude de la fin qui vient (« on dit / fin // on n’a plus rien à faire / ici »), c’est au présent une détermination telle et une conscience si aigue, aiguisée à en être blessante, qu’elles sont ensemble une force que nul aveuglement volontaire ne pourrait abattre.
« deuil seuil seul » (c’est le début du dernier poème) : le parcours porte vers moins que la solitude du survivant, mais vers celle, plus crue encore, du « on » qui se dépouille finalement de ses ultimes propriétés :

on laisse lâche
derrière soi
une peau morte
des mots
une tête d’oiseau maigre

On doit à ces Poèmes pauvres le rude affrontement à ce qu’ailleurs nous dérobent les bavardages et affèteries du lyrisme, quand il se contente de dramatiser et esthétiser, c’est-à-dire cacher, ce qu’il dit vouloir montrer. Ici, toute notre précarité se présente dans la lumière froide de « l’espace / devenu trop vaste / sans meubles ni personne » qu’écrire réduit encore, pour cerner au plus près la vie qui « tient à peu, pas à rien ». « Ecrire dans cet espace, dit Antoine Emaz en quatrième de couverture, ce n’est pas rêver, simplement écrire plat, encore, malgré. » Entre le « peu » et le « rien », écrire « encore » témoigne ici d’une consciencieuse et pudique mise-à-nue sans solipsisme, mais toute tournée vers la pauvreté la plus commune, la plus nôtre.

Philippe Païni

Antoine EMAZ, Poèmes pauvres
avec six gravures de Jean-Marc Scanreigh
éditions AEncrages & Co, 17 euros.


A lire aussi, la note de lecture, très belle et complète, de Ludovic Degroote dans Poézibao :
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/11/po%C3%A8mes-pauvres-dantoine-emaz-par-ludovic-degroote.html