vendredi 14 novembre 2008

Secouez le signiste... il mousse

Monsieur Pascal Leray, Charles Hectorne pour les intimes de la RAL,M et de son site « Le chasseur abstrait », s’agite depuis quelques temps. On a touché au Signe ! Je risque un début de réponse au « chasseur » – il m’excusera d’avoir pris quelque temps avant de m’y mettre. En bon sérialiste, il comprendra que la vie exige parfois de sérier ses priorités.


Le 6 octobre 2008, vous laissiez ici-même un lien vers votre commentaire (« Faire salon avec… » : http://www.lechasseurabstrait.com/infos/?p=57), réagissant à l’annonce de la présentation de Résonance générale lors du salon de la revue.
Entre autres, vous nous faites ce reproche : « le sens des mots ayant été bridé a priori, dans une classification qui détermine d’avance le bon (le rythme, le sujet, la sémantique, la respiration, la politique du poème…) et le mauvais (le signe, la rhétorique, la sémiotique…) » « Le sens des mots » ? mais vous savez qu’« un mot est obligatoirement une valeur » (« Derrick et la critique de la poétique », 10 Octobre 2008 : http://www.lechasseurabstrait.com/infos/?paged=3). Alors, sinon à maintenir un essentialisme qu’ailleurs vous rejetez vous-même, ou, du moins, à oublier la valeur dans un discours pour ne retenir qu’une valeur dans la langue (la signification), il y a à entendre que le débat ne « bride » pas le « sens des mots », mais que toute critique suppose de se situer par rapport aux représentations les plus courantes, au tout sémantique qu’elles développent, surtout quand ce tout sémantique n’est qu’une sémiotique totalisée qui travaille à se faire oublier comme sémiotique. Et justement ce travail s’impose avec d’autant plus force quand les habitudes de pensée sont si prégnantes qu’elles escamotent la valeur et que le « sens des mots » est pris pour la nature des choses – c’est le réalisme, il parle la vérité du monde, on ne peut y toucher. Vous y entendez un dualisme : le « bon »/ « le mauvais ». Oui, dur d’en sortir quand c’est tout ce qu’on entend du sens de ce que c’est que penser. Opposer n’est pas forcément classer. S’opposer n’est pas forcément déclasser la pensée de l’autre. Penser n’est pas forcément taxinommer. Signistes, encore un effort…
Le travail d’Henri Meschonnic qui accompagne nos recherches et nos actions (est-ce mal ?) consiste à écouter assez les autres pour sérieusement, mais non sans humour c’est vrai, et non sans le plaisir spécifique qu’il y à chercher à comprendre même ce à quoi nous ne souscrivons pas, proposer des représentations différentes, suggérées par la pratique du poème, opposées certainement, nécessairement, à celles qui sont au pouvoir, et qui par là sont contraignantes – reconnaissez-nous le droit, comme d’autres ont le droit inaliénable de les aimer, de ne pas aimer les contraintes, surtout celles qui nous obligent à prendre des représentations pour des essences culturelles si ce n’est naturelles. Valeurs contre valeurs. Représentations contre représentations. Avec toutes les conséquences politiques qu’entraînent les oppositions. Question d’éthique…
On n’est pas seul : on est par les autres. Vous le savez. Sinon, comment, sans Meschonnic, sans nous pour vous définir en négatif, oser sans rougir votre « rêver [notre] révolution » tout en demeurant tranquillement installé dans le doux velours, un peu râpé tout de même, du Signisme triomphant ? Difficile cependant de faire croire à l’académisme de la poétique. Ou sinon, dites-nous où sont les institutions « meschoniciennes » ? Peut-être n’avons-nous pas vu que nous avions pris le pouvoir – ou alors vous confondez la force dans le langage et les coups bas des vaseux communicants… Nous n’avons aucune velléité s’agissant du pouvoir : nous défendons seulement la condition humaine dans et par sa liberté, partout où nous le pouvons et qu’elle nous y engage ! Parce que voici la réponse à l’inculpation en « idéologie quasi religieuse » (« Faire salon avec… », j’avoue qu’elle m’a amusé) : la poétique, comme écoute des spécificités de chaque discours non réductibles à un ensemble prédéterminé de critères de poéticité, le rythme, qu’on n’entend que s’il y a l’écoute des rythmes, nous garantissent et contre l’idéologie et contre le religieux. Puisque par définition les spécificités sont ce que les idéologies et les religions ne peuvent admettre – elles travaillent à imposer des représentations totales-totalisantes-totalitaires, avec et vers des vues essentialistes, avec une esthétique. Elles ne peuvent sinon ni s’imposer localement, ni prétendre à l’universalité – et elles sont deux formes, parfois concomitantes, souvent consubstantielles, d’universalisme. La poétique ne constitue pas une esthétique. Sinon, elle cesserait d’être une poétique, pour devenir un corpus d’éléments plastiques à répandre dans le (grand) monde. La recherche des sémantiques sérielles (vous proclamez dans « Rutmocritique », 17 octobre 2008 : http://www.lechasseurabstrait.com/infos/?paged=2 : « ce qu’il [Meschonnic] appelle « sémantique sérielle » n’est « ni fait ni à faire », mais pourquoi ne pas tenter de le démontrer par un peu de lecture, de critique ?) propres à chaque écriture n’a jamais proposé de produire de la littérature en série. A la chaîne. La poétique ne produit pas de recettes – ce parangon de la littérature bourgeoise. Il y a une littérature de cuisine, comme on dit qu’il y a une littérature de gare.
Le drôle, c’est de vous entendre ailleurs déclarer-déclamer : « Viendra-t-il à l’esprit d’un meschonnicien quelconque qu’on ne pourra jamais penser le continu sans le discontinu, que la notion de sens, si elle ne recouvre pas toute l’activité linguistique d’un sujet donné, en est une relation constante et universelle, que le dualisme est une structure anthropologique fondamentale, quand bien même elle doit être nécessairement complétée par… la série ? » (« Trouble dans la série », 15 octobre 2008 : http://www.lechasseurabstrait.com/infos/?p=73#comments) « Jamais », « constante et universelle », « structure (…) fondamentale » : toute une axiomatique quand justement il y aurait à penser (c'est-à-dire critiquer) ces notions. Aucun « meschonnicien » n’a jamais nié qu’il y ait des signes. Peut-être justement parce que vous inventez, pour les besoins de votre cause, ce « meschonnicien quelconque », un « meschonnicien » abstrait ! Le signe est effectivement le discontinu dans le langage. La poétique critique le primat du signe, le primat du discontinu du langage qu’est le signe, dans la représentation du langage. Il s’agit d’opposer à cette représentation au pouvoir, et qui s’impose à partir de celle du langage à tout l’anthropologique (le dualisme comme « structure anthropologique fondamentale »), une autre représentation du langage où le primat est donné au continu qu’il y a dans le langage et qu’Henri Meschonnic a appelé le rythme. Penser le discontinu, mais c’est justement ce à quoi travaille la poétique, quand d’autres le posent en axiome intouchable impensé (le triple pléonasme ici parce qu’il y a de l’idolâtrie dans le Signisme). Pensez le discontinu, avant qu’il ne vous pense tout entier… Alors la « notion de sens » bouge aussi. Pour « constante et universelle » qu’elle soit, elle ne cesse de se transformer, constamment ; les historicités, universellement, la recommencent. Ses recommencements font l’histoire.
Drôle aussi cette inversion, dans votre appel désespéré (« Viendra-t-il à l’esprit d’un meschonnicien… »), qui voudrait faire croire à une antériorité historique de la pensée de Meschonnic, qu’il faudrait dépasser pour atteindre à la modernité du Signisme… C’est beau comme un néo-conservateur expliquant qu’être moderne c’est revenir à la société du XIXe siècle. Du néo-cons, vous ne rechignez pas d’ailleurs à emprunter le ton : « Quelles conditions sociales sont à l’origine d’une telle détérioration de la pensée ? » Cela va avec votre représentation du peuple, la bienveillante condescendance pour bien ostraciser une élite fantasmée :
« Il est certain que l’homme qui quitte l’université pour entrer dans la vie active n’a pas la même appréhension des choses. Des idées qui lui paraissaient très importantes prennent un aspect insignifiant devant le concret des difficultés de la vie âpre et douloureuse. Le soir, il rentre, il regarde Derrick, il prend un café et se couche. Le lendemain, à peine éveillé il est déjà prêt à retourner au turbin… » (« La rime ou la vie », 19 octobre 2008 : http://www.lechasseurabstrait.com/infos/?paged=2) Oui, vous opposez la rime à la vie (en jouant sur le titre La rime et la vie de Meschonnic par analogie avec l’expression « la bourse ou la vie », ce qui vous place au niveau de Michel Deguy et son Meschonnic en « serial killer », mais vous faites entendre aussi, dans votre développement, une opposition qui vous paraît irréductible). Vous opposez la pensée à « la vie active ». Grande nouveauté ! Et quelle force puisque cette vérité influence déjà jusqu’au plus haut sommet de l’Etat (Nicolas Sarkozy aime à déclarer : « Je ne suis pas un intellectuel mais un homme d’action » : il ne s’agit pas de reductio ad Sarkozum, mais simplement de montrer comment – sans le savoir ? – vous respirez l’air des lieux les plus communs et les moins aérés, votre tableau de « la vie active » est un chromo aux couleurs contemporaines, ah ! « la France qui se lève tôt » ! déjà que, depuis Raffarin, elle était « d’en bas »…). Ce dualisme avec le signisme/cynisme est un mépris généralisé. Qui fait le malin quand il pose LA question (rhétorique, il va sans dire) : « Y a-t-il compatibilité entre la critique du rythme et la réalité ? » Avec « la réalité » telle que vos représentations (elles sont courantes) lui donnent forme ? Certainement non ! Mais je trouve étrange de ne retenir comme critère de valeur, pour juger d’une théorie, rien autre que sa compatibilité avec « la réalité ». C’est, et c’est ce que vous montrez le mieux, une censure sûre d’elle, de son bon droit, celui du bon sens, applicable à l’envi à toute pensée (qui n’est pensée que lorsqu’elle remet en cause l’ordre établi, la représentation admise de la « réalité », dont ici vous vous posez en gardien en prenant une représentation historique de la « réalité » pour la Réalité anhistorique).
Ce début de réponse d’un « essayant » (« Trouble dans la série » – et chaque jour je m’avoue moi-même débutant dans la pensée et dans la vie, j’adhère au qualificatif substantivé en y entendant moins l’insulte qu’un dérivé du sens d’« Essais » pour Montaigne) à un assis du Signe est un peu courte, c’est vrai, compte tenu de votre prolixité et de votre étonnante propension à voir des « meschonniciens » partout, mais voici plus de 30 ans qu’Henri Meschonnic vous répond. Et Résonance générale continue, en sachant l’utopie d’un tel chantier. Je vous invite à vous y reporter : tout vous y répond.
Car oui, pendant la coupure-pub de Derrick, vous pouvez « rêver [votre] révolution ». Celle du rythme continue de travailler à changer les représentations de la « réalité », donc la réalité comme histoire, en changeant celles du « langage », donc le langage comme force, comme historicités multiples en relation.
Soyez poète à vos heures. Celles du rythme ne se comptent pas, mais elles font le quotidien du poème, sa « vie active », plutôt qu’un produit de série avec toutes les options du Signe pour un plus grand confort. Gare cependant à l’escarre eschatologique que risque qui, du Signe, cantille l’« ainsi soit-il » et l’« assoyons-nous », en mettant le poème et la vie, ensemble, à la mode du passé. Et comme ce passé n’arrête pas de passer, je préfère quant à moi signer présentement une réponse toujours en cours.

Philippe Païni

1 commentaire:

Serioscal a dit…

Monsieur,

Voici un premier élément de réponse.

http://www.lechasseurabstrait.com/infos/?p=280

Bien à vous,

PL