Avec Bernard Vargaftig,
la vie sa dimension nue
Le souffle entend la nuit entend
Nous sommes à nous taire ensemble
A parler silence un vol en plein ciel
Quand la parole nous brise pour nous
Enlacer encore dans demain
Ce n’est que l’enfance toutes les traces
Laissées à demain Bernard votre voix
Emporte c’est comme d’un silence
Continué comme d’une échappée
De toute la vie en un souffle
Ces traits en plus qu’un poème un poème
Qui fait la vie qui fait le monde
En une mémoire glissée en un cri
D’exister ces plis de voix ce désert
Nu la phrase qui prend la vie
Dans tous nos demains
Avec Bernard Vargafig, le poème en répons
Où le temps patience et silence
Dans l’amour oriente les cris
Avec le monde passé oiseau envol
Et la lumière soudain filée
entre une syllabe
Nue et une
Laurent Mourey
dimanche 29 janvier 2012
samedi 28 janvier 2012
Contre-lettre à Bernard Vargaftig
rien ne se tait je vous entends Bernard
je vous entends et le crissement du gravier
qui fait tourner les châteaux les oiseaux tout autour
leurs cris dans l’ouïe le oui tendu
sur le ciel
entre les tours on se passe la parole
les cerises de Cerisy brillent rouges comme des bouches
on se croise dans les embrasures
on s’embrasse un peu
inquiets la pudeur à sa façon de dire
et sa façon de ne pas
mais les sous-entendus de l’amitié font la basse
continue de vivre
même le silence ce matin ne se tait pas ne peut pas se taire
un si inattendu connaître dans ses hiatus fait sourire l’étonnement
jusque dans tristes les nouvelles qui tombent
une rumeur remue de l’air rien ne meurt
disent les mains de ceux qu’on aime quand les mots
s’étranglent dans la gorge on tremble comme
le souffle tremble on sait bien
qu’une voix passe dans les voix ne se perd pas nous tient
debout cherchant notre au-devant le vivre d’un sens
qui ne fait que poindre qu’on prend
en plein visage après le virage en-haut
d’une falaise tout à coup quand le monde le monde s’ouvre
je vous entends dire l’échappée belle
le jardin de toutes nos forces creusé dans l’horreur
l’équilibre les mains nues
et cette terrible surprise dans les yeux toujours d’être là
qu’on se donne dans les regards et qu’on garde
qu’on porte vers demain vers ceux qui viennent
et qui répète pour nous que vivre n’a pas de fin le oui
de votre voix le poème demeure ce matin plus fort
que les non qui tombent tout autour de toute part c’est à lui
que pour toujours maintenant je tends l’oreille
Philippe Païni – Marseille, le 28 janvier 2012
je vous entends et le crissement du gravier
qui fait tourner les châteaux les oiseaux tout autour
leurs cris dans l’ouïe le oui tendu
sur le ciel
entre les tours on se passe la parole
les cerises de Cerisy brillent rouges comme des bouches
on se croise dans les embrasures
on s’embrasse un peu
inquiets la pudeur à sa façon de dire
et sa façon de ne pas
mais les sous-entendus de l’amitié font la basse
continue de vivre
même le silence ce matin ne se tait pas ne peut pas se taire
un si inattendu connaître dans ses hiatus fait sourire l’étonnement
jusque dans tristes les nouvelles qui tombent
une rumeur remue de l’air rien ne meurt
disent les mains de ceux qu’on aime quand les mots
s’étranglent dans la gorge on tremble comme
le souffle tremble on sait bien
qu’une voix passe dans les voix ne se perd pas nous tient
debout cherchant notre au-devant le vivre d’un sens
qui ne fait que poindre qu’on prend
en plein visage après le virage en-haut
d’une falaise tout à coup quand le monde le monde s’ouvre
je vous entends dire l’échappée belle
le jardin de toutes nos forces creusé dans l’horreur
l’équilibre les mains nues
et cette terrible surprise dans les yeux toujours d’être là
qu’on se donne dans les regards et qu’on garde
qu’on porte vers demain vers ceux qui viennent
et qui répète pour nous que vivre n’a pas de fin le oui
de votre voix le poème demeure ce matin plus fort
que les non qui tombent tout autour de toute part c’est à lui
que pour toujours maintenant je tends l’oreille
Philippe Païni – Marseille, le 28 janvier 2012
Libellés :
Bernard Vargaftig,
Poèmes à venir,
Un ami nous a quittés
Bernard Vargaftig nous a laissé sa vie, ses poèmes
Toutes mes pensées vont vers Bruna, son épouse, et vers Cécile, leur fille.
C'est la même énigme
Le désastre qu'aucune image n'emporte
La hâte avec l'éraflement pensif
L'accomplissement délié
Ce premier quatrain de Dans les soulèvements (1996) pour tout son poème.
Tous ses livres:
Chez moi partout, Pierre-Jean Oswald, 1967.
La Véraison, Gallimard, 1967.
Abrupte, (avec des gravures de Gudrun von Maltzan), hors-commerce, 1969.
Jables, Messidor, 1975.
Description d’une élégie, Seghers, 1975.
Éclat & Meute, action poétique, 1977.
La preuve le meurttre, La Répétition, 1977.
Orbe, Flammarion, 1980.
Et l’un l’autre Bruna Zanchi, Pierre Belfond, 1981.
L’air et avec, gravure de Guy Lozac’h, Lettres de Casse, 1981.
Cette matière, couverture de Colette Deblé, André Dimanche, 1986.
Le lieu exact ou La peinture de Colette Deblé, dessins de Colette Deblé, Passage, 1986.
Lumière qui siffle, Seghers, 1986.
Suite Fenosa, avec Bernard Noël, André Dimanche, 1987.
Orée vers l’œuvre de Jacques Clerc, Les Cahiers du Confluent, 1987.
Nancy, dessins de Colette Deblé, A Encrages &C°, 1988.
Portrait imaginaire de Jean Tortel, dessins de Colette Deblé, L’apprentypographe, 1988.
Un gouffre ou l’image dans ce que peint Michel Steiner, lithographie de M. Steiner, La Sétérée, 1989.
Voici ou Un souffle à travers Journal du regard de Bernard Noël, dessins de Olivier Debré, AEncrages &C°, 1990.
Ou vitesse, André Dimanche, 1991.
Une trouée vers l’été, gravures de Anne Slacik, Collodion, 1991.
Un récit, Seghers, 1991.
Une image avec l’image in Trois états du Toi, avec Mathieu Bénézet et Bernard Noël, lithographies de Olivier Debré, La Sétérée/Jacques Clerc, 1992.
Ce fragment de souffle, burin de Louis-René Berge et musique de Jean-Yves Bosseur, André Biren, 1993.
L’Inclination, Atelier des Grames, 1994.
Distance nue, André Dimanche, 1994.Le monde le monde, André Dimanche, 1994.
Imminence dans l’œuvre de Jacques Clerc, La Sétérée, 1995.Toul, éditions Mydriase, 1996 .
Cinq poèmes pour accompagner Agathe Larpent & 3 gravures, Collodion, 1996.
Dans les soulèvements, André Dimanche, 1996.
De face, lithographies de Michel Steiner, Collodion, 1996.
Pour Adonis, collages de Jacques Clauzel, À tavers, 1997.
L’ombre si brève de l’azur, gravures de Germain Roesz, Lieux dits, 1997.
Un même silence, André Dimanche, 2000.
Craquement d’ombre, André Dimanche, 2000.Telle soudaineté, lithographies de Gérard Titus Carmel, La Sétérée, 2001.
Comme respirer, Obsidiane, 2003.
Aucune clarté n’efface, sérigraphies de Gérard Eppelé, Collodion, 2004.
Trembler comme le souffle tremble, Obsidiane, 2005.
Quelques liens pour continuer avec Bernard Vargaftig:
tous mes écrits avec Vargaftig:
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/02/bibliographie-raisonnee-des-travaux.html
un article de dictionnaire :
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/01/bernard-vargaftig.html
un livre écrit sur son oeuvre:http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/01/la-poesie-dans-les-soulevement-avec.html
Serge Martin
Libellés :
Bernard Vargaftig,
Un ami nous a quittés
dimanche 22 janvier 2012
Henri Meschonnic, L’Obscur travaille
Henri Meschonnic, L’Obscur travaille, éditions Arfuyen, 2012, 94 p., 9 euros.
La poésie d’Henri Meschonnic ne se tient ni dans le langage poétique ni dans le langage ordinaire. Et, pour renverser ces axiomes qui sont devenus une véritable axiologie et une esthétique pour programmer la poésie, on peut avancer que l’œuvre qu’écrit Meschonnic – mais surtout l’œuvre qui l’écrit et ce faisant nous écrit – tient l’ordinaire de son langage qui est une manière de faire poème. Depuis Dédicaces proverbes, de 1972 et publié par Gallimard, et, encore avant, les poèmes d’Algérie publiés partiellement dans la revue Europe en 1962 et repris dans leur totalité dans le livre Parole rencontre publié par l’Atelier du Grand Tétras Henri Meschonnic a maintenu l’écoute de cette voix dans sa permanence et ses transformations. Aussi L’Obscur travaille continue-t-il à faire « signe de vie[1] » en explorant ce langage qui nous traverse, en continuant cette phrase, son ligne à ligne, et son mot à mot. Régine Blaig a recueilli les poèmes écrits par Henri Meschonnic dans les derniers mois, la dernière année de sa vie et, le plus troublant, à ouvrir et feuilleter le livre est dans les lieux, dates qu’on y trouve inscrits en bas de chaque poème ; on y lit déjà une ligne de vie qui, on le verra, est pour ainsi dire une ligne de crête et on y trouve l’ouverture sur une pratique d’écriture qui n’avait jamais été montrée, mais toujours affirmé parce que suggéré dans un anonymat temporel et utopique, cette histoire du poème qui est une aventure du poème dans la vie. C’est bien une pratique de l’écriture au quotidien que l’on découvre, comme une phrase qui accompagne au fil des jours, des rêves, du sommeil comme de la veille : une « parole rencontre » précisément au sens où l’écriture est l’accompagnatrice, le geste accompagnateur de cette phrase – ou phrasé – qui déborde le réel et interminablement nous accompagne dans l’aventure de vivre, d’exister. De vivre et exister en langage. Un temps auquel nous répondons, nous lecteurs, par le nôtre, auquel aussi l’autre répond, par l’amour, mais chez Meschonnic la lecture est cette pratique amoureuse : « quand on est séparés / chacun est seul pour deux […] / mais quand on est réunis / on n’est pas deux / on est doublement un » (p. 74). Le dernier poème du livre, mais peut-être le dernier écrit et daté du 26 février 2009, continuant cette pensée de l’union et de la relation dans le langage (« je n’ai rien que des jours / à t’offrir mais ensemble / ensemble / ma bouche ta bouche », p. 84), répond et répand la vie, comme l’affirme, pour toujours dirait-on, car une ronde est bien ce qui recommence et continue : « mais nous ensemble / la ronde de la vie ».
Ce poème écrit à Paul-Brousse, l’hôpital où Henri Meschonnic a été soigné, où il a lutté contre la maladie ; mais l’écriture, discrètement, fortement et avec une grande ténacité, une force de vie et de langage, est de cette lutte. Le poème casse quelque chose de la mort ; et d’abord peut-être la séparation, l’absence. Un autre titre de l’œuvre est alors emblématique : Infiniment à venir que j’amalgamerais volontiers à un autre : tout entier à venir[2]. Oui, la voix-Meschonnic ne cesse de venir, de nous venir, de se faire et de naître. De nous faire et nous devenir. Comme tout vrai poème. Pour nous saisir de ce qui nous vient, nous arrive à la lecture de ce livre, parcourons ce qui s’y invente d’utopie, de parole.
Une image qui est au début de cet ensemble et continue le livre précédent Demain dessus demain dessous[3] pour développer l’idée d’un sujet qui se multiplie est celle de l’arbre : « j’ai autant de nœuds / que n’importe quel arbre » (p. 10). Aussi l’arbre correspond-il à un devenir en élévation : « j’ai tout ce qu’il faut / pour respirer les hauteurs », à fleur de réel et de parole : « le paysage que je suis / c’est au haut des arbres / que je me reconnais » (p. 11). Aucune distance ne vient achever le poème dans une quelconque représentation qui opposerait un sujet et un objet. Au contraire le poème marque un mode d’exister en tête du monde, en avant du réel, dans un mouvement amoureux où tout est radicalement du sujet. Vers la fin de L’Obscur travaille on lit : « je ne savais pas que la fenêtre / ouvrait le monde / ouvrait mon corps au monde / que la fenêtre était une / telle joie » (p. 78). Ce qui éclate dans ces poèmes est un absolu : un absolu de tout, d’aimer, de voir, de parler, de faire un avec tout dans le langage, de tracer une ligne de vie incessante et une vie dans la vie, cet absolu qui est l’aventure du poème, du « vivre poème », du vivre et du poème: « quand j’écris / je ne sais plus qui écrit » (p. 79) ; puis : « je deviens l’arbre / je deviens l’oiseau » (p. 80). C’est véritablement une ivresse à dire les choses, à écrire l’instant d’écrire et de vivre qui rend caduque toute phénoménologie parce que c’est du dehors qui s’invente du dedans du poème sans aucun apparaître, mais dans une écoute totale de ce qui vient de langage et de sujet par ce langage : « on dit le ciel est bleu / mais c’est moi qui le vois bleu / le bleu est en moi / autant qu’en lui / et la lumière je suis lumière » (p. 82)
On peut multiplier les lignes de force de ce livre, à l’infini, avec tout ce qui y est tu mais dit, et bien fort, comme la lutte pour continuer : « et les murs se sont mis / à crier / toujours plus ils voulaient / toujours plus / ma voix leur jetait / des pierres » (p. 62). Et dans cette résistance l’autre est un secours transformant le temps de l’attente comme de la lutte en un temps de l’amour et de l’union : « heureusement que tu viens / mon temps c’est toi » (p. 63) ; c’est que l’obscur est de tous les instants et qu’il est une lucidité par delà le comprendre, dans le renversement et l’invention d’un sens dans un partage infini : « l’obscur / travaille ma lumière » (p. 15). De fait « voir clair » s’inachève dans un « tourbillon / de sens » (p. 16), ce tourbillon que l’on est.
Et ce sens est un partage, vertigineux, amoureux, le sens d’une vie, le sens qui emporte cette vie à s’excéder, à partager d’un toi-moi-nous vers les autres : « tant je suis traversé / par toi et toi / et nous traversons tous les autres » (p. 19) Cette utopie se poursuit dans la moindre ou la plus grande parole : « mais c’est ainsi qu’on se parle / entre inconnus si proches » (p. 23). Et cette parole traversée est bien une relation, une transformation incessante des autres en moi, de moi dans les autres, de je avec toi, avec eux, nous, vous : « j’ai du mal à me reconnaître / les miroirs n’y voient rien […] nous nous parlons dans la langue / de nos reflets » (p. 29) Ces métamorphoses répondent encore à ce futur, tracé ainsi dans Dédicaces proverbes : « je passerai ma vie à ressembler à ma voix[4] ». Cette ressemblance a pour pendant la foule, les révolutions de la vie et de la voix : « quelque chose que je ne sais pas / change en moi / s’augmente en moi / c’est ma foule en moi » (p. 35). Passer sa vie est aussi passer la vie, mouvement, trajet qui trouvent leurs mots dans des poèmes qui évoquent des déplacements, évoquent seulement car le problème est ailleurs : c’est celui du voyage que l’on est – « heureux d’être le voyage » quand justement l’on croit que l’ailleurs n’est que géographique, que l’épique ou l’intensité n’est que dans le déplacement quand ils sont cette cartographie de l’infini qu’est le poème : « et nous allons de nous en nous / en portant les paysages » (p. 38). Le voyage est ce déplacement qui est au monde et au sujet – « je finis aux nuages » (p. 39) ; traverser est être traversé. Et le voyage répond aussi l’écriture qui nous fait nous mouvoir en utopie, une marche du poème : « je n’ai plus de limite » ou : « c’est à qui sera plus nuage » (p. 41). Et surtout : « on marche / sur une écriture qui n’en finit pas » (p. 56). Exactement ce qui arrive en lisant Meschonnic.
Un enthousiasme, une générosité s’emparent de chaque mot. Le poème est généreux ; sa parole est nue et c’est cette qualité qui nous habite, nous met la tête en poème, nous en-poème… On pourrait lire la poésie de Meschonnic dans ce trait : celui d’une pure offrande, d’un « don du poème » pourrait-on dire, celui encore du geste d’offrir. On lit : « je suis tout entier dans ta main » (p. 82). Cette main est un à-venir : « toute la vie dans ta main ». Le poème est un geste tendu, une voix aussi qui me contient, me devient. Cette main n’est pas une métaphore, elle est l’invention du poème. Et ce don est solaire, vital, intérieur, l’énergie d’un langage qui fait l’amour la poésie, comme on offre la lumière que l’on est, le poème car « le soleil n’est pas dehors / il est ma peau » (p. 52). C’est par ce geste que s’écrit la « parole rencontre » :
chaque visage
est un soleil
j’ai mes nuages
comme chacun
mais je vais de soleil en soleil
de nuage en nuage
à ta rencontre
à ma rencontre (p. 55)
Et toute rencontre est de l’infini, cet infini qui, dans la poésie de Meschonnic, nous écrit.
Laurent Mourey
Libellés :
Henri Meschonnic,
Notes de lecture
jeudi 12 janvier 2012
Parution de "Creuser les voix" aux éditions Samizdat
Pour inaugurer l'année de son 20e anniversaire, Samizdat a la joie de publier six poétesses et poètes, trois de France et trois de Suisse romande, dont les textes sont rassemblés sous le titre de "Creuser les voix".
Présentation et lecture avec les auteurs :
Sereine Berlottier, Cécile Guivarch, Silvia Härri, Cesare Mongodi, Philippe Païni et Sylvain Thévoz,
le vendredi 20 janvier 2012 à 18h.30 à la Libraire Le Parnasse à Genève.
Libellés :
Notre bibliothèque,
événement
samedi 7 janvier 2012
samedi 24 décembre 2011
le numéro 4 est paru
Beaucoup de retard après bien des problèmes (changement de diffuseur, travaux chez l'éditeur...)... mais le voilà, le n° 4, avec la promesse d'une parution semestrielle et, outre les deux cahiers comme d'habitude, une rubrique "vrac" où les lectures se déposent ; sans oublier le manifeste continué des rédacteurs. Bref, il faut s'abonner à cette adresse:
http://www.latelierdugrandtetras.fr/resonance.php?type=1&PHPSESSID=8e11cf866bf8d0b92122611b450f7718
Sommaire :
Les rédacteurs de la revue >> Manifeste continué
Commencements
Jacques Ancet >> ode au recommencement (chant 2)
Manuel Alvarez Ortega >> genèses (extraits présentés et traduits par Jacques Ancet)
Philippe Païni >> commencements-concrétions (extraits)
Françoise Delorme >> du cerisier (extraits)
En terrains vagues
Serge Ritman >> à la commissure (vers Aaron Clarke)
Aaron Clarke >> bêtes (travaux sur papier)
Amandine Marembert >> et s’il ne parlait pas
Serge Ritman >> tu pars je vacille (extraits)
Jean-David Lemarié >> ceci est mon corps (extraits)
Yann Miralles >> des terrains vagues (extraits)
Laurent Mourey >> d’où l’échappée
Vrac
Sereine Berlottier, Attente, partition ; Antoine Emaz,
Poèmes pauvres ; Armand Dupuy, La tête pas vite.
http://www.latelierdugrandtetras.fr/resonance.php?type=1&PHPSESSID=8e11cf866bf8d0b92122611b450f7718
Sommaire :
Les rédacteurs de la revue >> Manifeste continué
Commencements
Jacques Ancet >> ode au recommencement (chant 2)
Manuel Alvarez Ortega >> genèses (extraits présentés et traduits par Jacques Ancet)
Philippe Païni >> commencements-concrétions (extraits)
Françoise Delorme >> du cerisier (extraits)
En terrains vagues
Serge Ritman >> à la commissure (vers Aaron Clarke)
Aaron Clarke >> bêtes (travaux sur papier)
Amandine Marembert >> et s’il ne parlait pas
Serge Ritman >> tu pars je vacille (extraits)
Jean-David Lemarié >> ceci est mon corps (extraits)
Yann Miralles >> des terrains vagues (extraits)
Laurent Mourey >> d’où l’échappée
Vrac
Sereine Berlottier, Attente, partition ; Antoine Emaz,
Poèmes pauvres ; Armand Dupuy, La tête pas vite.
Libellés :
numéro 4
samedi 29 octobre 2011
Amandine Marembert, Un petit garçon un peu silencieux
Jasmin est « un petit garçon un peu silencieux ». Mais, dans une voix de voix, Amandine Marembert parle pour la parole inouïe de Jasmin. Poème d’une longue écoute, constante, patiente, acérée, parfois hésitante, aimante toujours, ce livre nous force aussi à une attention à tout ce qu’on n’entend pas, mais qui dit plus dans ce qu’on dit que tout ce qui s’affirme avec l’assurance et la satisfaction béates du savoir et de la maîtrise : un état naissant du sens dont de livre en livre l’auteur fait en sourdine une définition du poème, ensemble une idée de ce que c’est que le langage et de ce que c’est que la vie. Où les corps se parlent par gestes tendres :
il prend ma main penche la tête vers le sol pour que je lui caresse les cheveux
mes doigts sont les dents d’un peigne démêlant l’écheveau des phrases tues (11, c’est le premier poème)
Où les mots écrits répondent leur continu corps-langage à l’énigme du langage-corps :
est-ce que des mouvements de bras de mains d’épaules suffisent à remplacer certaines paroles
les peaux savent-elles vraiment parler un tissu ponctué par les seuls grains de beauté (14)
Ici la prosodie lie autour de « remplacer » et « ponctué » les mots du corps (« épaules », « peaux ») et ceux du langage (« paroles », « parler »). Les pluriels font la relation et l’ouvrent comme ils nous invitent à chercher notre sens du sensible. Les conjonctions et disjonctions rythmiques font des bouchées de sens dans la question. Les interrogations font la tonalité du livre, outre celle citée, toutes participent d’un double mouvement : inquiétude et surprise devant « la grille de lecture des jours » (12), « ses errances » (16), « ses silences » (18), « son silence » (24), « le mystère des questions laissées sans réponse » (30), l’« énigme posée aux quatre coins du jour » (33), les « secrets attachés à sa silhouette » (34), les « règles inconnues » (39) de ses jeux. Elles témoignent aussi d’un apprentissage, lui-même double, quand « il » (un « tu » plus la distance de l’énigme) invente un langage de tout ce qui l’entoure, des passages entre dehors et dedans, qui mettent le dedans dehors et le dehors dedans : les mots « déformés » « qui se transforment en simples sons entrecoupant celui des grillons dans l’herbe le soir » (12 - et la chaîne allitérative des [s] répond ce langage débutant, minimal, rejoignant la profusion de la sonorité générale du monde extérieur), le corps « traversé d’air », engagé « dans un couloir de vent qui le remplira de bruits supplémentaires » (15), « des regards qui en disent long sur les mots enfouis » (16), « ses silences » qui « pèsent » et « les mots qui n’ont plus de poids » posés dans « une balance à se taire » (18). Le langage se fait sensorialité du psychologique : « les mots cachés deviennent des songes palpables » (24). Il prend ses moyens dans le vivant : « le clapotis du ruisseau s’échappant de ses lèvres » (25), « l’inclinaison de ses sourires qui suivent l’orientation du tournesol vers le soleil » (32).
Je parlais d’un apprentissage double, c’est que le presque silence plein de langage de Jasmin invente aussi l’écoute qui en fait un langage plein de silence : « il m’apprend à déchiffrer les interlignes / à soupeser un regard » (29). C’est cette réciprocité de l’étonnement continu, qui fait de l’adulte une débutante, que dit le plus justement le dernier poème, une béance dans la boucle créée depuis l’exergue, en tout début de livre, de Vénus Khoury-Ghata : « Qui peut parler au nom du jasmin ? » Ce n’est pas parler à la place de, mais « au nom de », quand le nom de Jasmin fait entendre son mouvement, le langage et la vie ensemble, vers le « jardin » grand ouvert, dans la bouche et devant l’enfant :
Je parlais d’un apprentissage double, c’est que le presque silence plein de langage de Jasmin invente aussi l’écoute qui en fait un langage plein de silence : « il m’apprend à déchiffrer les interlignes / à soupeser un regard » (29). C’est cette réciprocité de l’étonnement continu, qui fait de l’adulte une débutante, que dit le plus justement le dernier poème, une béance dans la boucle créée depuis l’exergue, en tout début de livre, de Vénus Khoury-Ghata : « Qui peut parler au nom du jasmin ? » Ce n’est pas parler à la place de, mais « au nom de », quand le nom de Jasmin fait entendre son mouvement, le langage et la vie ensemble, vers le « jardin » grand ouvert, dans la bouche et devant l’enfant :
il m’annonce jardin
j’ouvre grand les battants de la porte-fenêtre sur le dehors
ses lèvres poussent l’intérieur vers du vert infini
sachant comment modeler l’air en syllabes non vitrées (44)
sachant comment modeler l’air en syllabes non vitrées (44)
Les dessins de Diane de Bournazel font une lecture sensible du vivre-dire-Jasmin et de l’écrire-vivre-Amandine. Chacun saisit en son économie de moyen, en son imaginarité quasi-fantastique, la spécificité de cette relation pleine d’un amour pudique, dont la pudeur suggère au mieux l’immensité et l’intensité.
Amandine Marambert, Un petit garçon un peu silencieux, édition Al Manar, 44 pages, 14 euros.
Bientôt dans le numéro 4 de Résonance générale, d’autres poèmes d’Amandine.
A lire aussi, la note d’Antoine Emaz dans Poezibao :
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/08/un-petit-gar%C3%A7on-un-peu-silencieux.html
Libellés :
Amandine Marembert,
Notes de lecture
lundi 24 octobre 2011
Poèmes pauvres, Antoine Emaz
De l’horreur du monde lointain (les premiers poèmes sur les images d’exodes africains, de guerre, les mensonges du pouvoir) à celle de la perte intime, c’est ici comme une chronique, doublée d’un creusement têtu de la difficulté de la tenir quand tout ce qu’il y a à chroniquer force au mutisme. Les poèmes sont datés par séquences, le temps se dit par coupures, en tranchant, en retranchant toujours. La « pauvreté » alors est une force, celle de qui découpe et dans le même geste relie. C’est deux fois un automne et un hiver (2008, 2009), un cycle du dénuement, du dénudement : d’une « nuit sans sommeil » (première ligne du premier poème) où « les mêmes images tournent », de la « vie réduite à bidons bassines et ce qui reste de nourriture » ; d’un presque rien, mais qui est tout ce qu’on retiendra : « reste / tout le réel », « le peu pauvre laissé pour compte ». Le dénuement-dénudement est un lâcher prise : « on tourne le dos on ne fuit pas ». C’est un abandon à son évidence : « rien qui grelotte », les mots « reviennent sans // figure de rien à peine contours ». La « fêlure de l’air » ouvre aussi un « déchirement lent / des années ». Le cœur ? c’est un moteur diesel, « il bat / point mort », mais c’est trois fois l’impossibilité même de saisir la vie vivante qui se dit : le « point mort » comme arrêt fixé, comme ponctuation qui décèle dans le battement même un signe de morbidité, et la négation (point = pas) qui marque plus la difficulté et la fragilité du pas gagné (« dure nuit » disait Rimbaud) que l’assurance d’un soulagement.
C’est mot à mot que ça bat, que ça se bat, s’obstine : les mots se gagnent les uns sur les autres : « veiller vieillir », puis « deuil seuil seul ». Les mots suivants expliquent, mais pour encore plus dépouiller le sens, jusqu’à l’os, les précédents et poussent encore un peu plus loin dans ce qu’ils disent, vers l’épuisement du dit dans la concision du dire. Leur quasi-synonymie et les paronomases nous mettent dans les mots au pied du silence, mais ça parle encore et même précaire c’est « ce peu de vie qui tremble » que le poème porte malgré tout. Le sens alors est dans le moindre vers lequel le poème travaille, comme à la gouge à dégrossir, et qui devient pourtant tout l’espace pour une parole, un signe de vie jeté vers nous. Tenir le fil ténu du fragile, du « peu », est un dessaisissement et si évident qu’il est tout ce que parler fait de qui parle. Ecrire non pour s’augmenter, mais s’appauvrir : le langage d’Antoine Emaz se dit dans le plus simple appareil. On avance avec lui vers une issue qui n’apportera pas même l’illusion confortable d’un accomplissement, ni le soulagement d’en avoir fini, mais c’est sans transcendance, sans allègement, sans nulle allégeance l’affirmation courageuse de la pesanteur qui seule demeure paradoxalement quand on s’est dépris de tout (c’est la clausule) :
on va seulement d’un pas plus lourd
vers la sortie
et l’air n’est pas plus frais dehors
et l’air n’est pas plus frais dehors
Antoine Emaz demandait : De l’air (Le Dé bleu, 2006). L’urgence de l’appel et sa concision témoignent de la prégnance continue de l’irrespirable. Mais qu’il y ait une parole encore pour un instant percer l’apnée, même s’il y a toujours le silence au bout et la seule certitude de la fin qui vient (« on dit / fin // on n’a plus rien à faire / ici »), c’est au présent une détermination telle et une conscience si aigue, aiguisée à en être blessante, qu’elles sont ensemble une force que nul aveuglement volontaire ne pourrait abattre.
« deuil seuil seul » (c’est le début du dernier poème) : le parcours porte vers moins que la solitude du survivant, mais vers celle, plus crue encore, du « on » qui se dépouille finalement de ses ultimes propriétés :
« deuil seuil seul » (c’est le début du dernier poème) : le parcours porte vers moins que la solitude du survivant, mais vers celle, plus crue encore, du « on » qui se dépouille finalement de ses ultimes propriétés :
on laisse lâche
derrière soi
derrière soi
une peau morte
des mots
une tête d’oiseau maigre
On doit à ces Poèmes pauvres le rude affrontement à ce qu’ailleurs nous dérobent les bavardages et affèteries du lyrisme, quand il se contente de dramatiser et esthétiser, c’est-à-dire cacher, ce qu’il dit vouloir montrer. Ici, toute notre précarité se présente dans la lumière froide de « l’espace / devenu trop vaste / sans meubles ni personne » qu’écrire réduit encore, pour cerner au plus près la vie qui « tient à peu, pas à rien ». « Ecrire dans cet espace, dit Antoine Emaz en quatrième de couverture, ce n’est pas rêver, simplement écrire plat, encore, malgré. » Entre le « peu » et le « rien », écrire « encore » témoigne ici d’une consciencieuse et pudique mise-à-nue sans solipsisme, mais toute tournée vers la pauvreté la plus commune, la plus nôtre.
Philippe Païni
Antoine EMAZ, Poèmes pauvres
avec six gravures de Jean-Marc Scanreigh
éditions AEncrages & Co, 17 euros.
A lire aussi, la note de lecture, très belle et complète, de Ludovic Degroote dans Poézibao :
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/11/po%C3%A8mes-pauvres-dantoine-emaz-par-ludovic-degroote.html
Libellés :
Antoine Emaz,
Notes de lecture
mercredi 13 juillet 2011
Lodève : Festival Voix de la Méditerranée 2011
Retrouvez L'Atelier du Grand Tétras et Résonance générale au marché du festival Voix de la Méditerranée à Lodève, du 16 au 23 Juillet 2011.
Dimanche 17 de 18h à 19h , place du Puits :
"A livres ouverts".
Vincent Gimeno reçoit Philippe Païni
pour une rencontre autour
des éditions de l'Atelier du Grand Tétras et
des éditions de l'Atelier du Grand Tétras et
dimanche 22 mai 2011
Sereine Berlottier : Attente, partition
L’ « attente » ici n’a pas de fin. La « partition » est celle d’une parturition qui ne vient pas, qui ne peut pas venir, et qui fait donc durer indéfiniment la patience. Cette patience est littérale : c’est un corps mis à l’épreuve du temps, amputé de ce qu’il devrait pouvoir – et qu’il ne peut pas. Partition : le découpage du corps en organes, section du biologique « dans le vif / du sujet » (84) dont les phrases, aussi, témoignent pour ce qui lui est retranché. La chronique et la syncope syntaxique se rencontrent dans ce temps qui passe et qui ne passe pas : « est-ce encore l’attente // qui ne se laisse pas / ensevelir / cheveux non plus / ceux qui sont blancs / qu’il faut couvrir d’une teinture / à l’odeur acide pour que la / boulangère dise encore / bonjour / mademoiselle » (90).
Chronique, oui, mais comment en tenir le jour-le jour quand rien finalement n’annonce le terme de l’attente ? quand rien n’annonce qu’il puisse en être un ? Les dates sont données sans année, mais « Bientôt quatre ans » (147), dit-on, seront passés d’un 13 février à un 15 novembre. La dernière note déroule encore le temps : « (un peu plus tard ») (152), poursuite entre parenthèses d’un « maintenant semé de plus tard » (152) qui a commencé à l’ouverture d’ un « cahier » où il y a « à peine la place d’une main entière posée bien à plat […] coupée au ras du poignet pas même la montre à compter le temps » (11, 12), et qui continue « la ressemblance tracée, à main levée » (152) jusqu’aux tous derniers mots, à l’heure où il faut fermer le cahier quand « un reflet vient / lève une lune légère qui brille dans le noir / et qui est une main levée » (152, clausule). C’est que le temps est tout entier affaire d’écriture, celle d’une main coupée, synecdochique quand tout le corps est amputé de lui-même, une main à retrouver dans le geste de son phrasé, lequel fait un livre qui n’a de sens, dès son commencement, qu’à trouver sa fin. Ce phrasé se cherche, se dissipe parfois, s’oublie en cours de dire. La main qui écrit parle le temps plutôt qu’elle ne le mesure : « Chacun son rythme, parole de guide. » (15)
La chronique de l’attente sans fin réunit deux inconciliables : la main qui écrit, qui court sur le papier vers un terme qu’elle ne peut prédire, et le « pied ferme », le « pied de grue » (17) de celle qui attend, de celle qui devient « la patiente ». Au rythme de l’une s’oppose alors la métrique de l’autre : des salles d’attentes, des résultats d’examens, des piqûres qui ponctuent les jours plus sûrement encore que les calendriers, parce que c’est dans le corps même qu’elles inscrivent le comptage du temps. Cette opposition, cette contradiction vécue tourne autour d’un centre vide, qui est l’entre et l’antre du vide. Le ventre devient le templum dans lequel observer les signes de vie : « Elle regarde son ventre dans le miroir d’un petit coffret à bijoux. Elle a posé sa main sur son ventre, comme s’il s’agissait de lire sous la peau et d’y mesurer le destin. » (16) Mais dans le templum ne demeure que l’image d’un éclatement, que seul le regard peut retenir : « le miroir, la main, le ventre et l’œil qui lie chaque pièce » (16), jusqu’au « coffret à bijoux » qui extériorise, objective le ventre vacant, en objecte systématiquement la vacance face à l’évidence qu’il y a, ici, de la vie. Le ventre-centre est le lieu des augures qui n’ont pas lieu : « Le ventre au centre d’un cercle muet » (23), « dans ton ventre un miroir / renversé / ne reflète rien » (27), « Tel qu’il se tient dans le froid des miroirs muets » (39). C’est aussi le lieu des fêtes païennes qui n’ont pas lieu : « ventre forêt / ou marécage // ses boucles blondes / silencieuses comme // peau de chèvre / morte // de nul tambour / elle pense // autre chose / tandis que // ce ventre » (34). D’être vide, il perd de sa réalité, se trouve projeté au loin du sujet : « Son ventre abstrait, plus inatteignable qu’un coquelicot peint. » (39) Mais il fait aussi la modernité de cette écriture-là qui ne peut saisir qu’en tranchant ce qui, tranché, se retranche : « Il faudrait faire des phrases complètes, des phrases munies de jambes, de bras, des phrases d’oreilles et de bouches, des phrases de nez, de seins et de pieds, au lieu que cette main coupée monte et chasse aussitôt le bras qui la tient, enfouit chaque mot dans la neige du souffle inquiet. » (34) Alors vient cette définition : « Ventriloque celui qui parle avec son ventre », seule note d’un 8 octobre, qui dit encore la séparation interne entre le ventriloque et le ventriloqué, entre l’augure qui déchiffre et l’augure à déchiffrer, quand écrire est ouvrir ses propres entrailles et faire l’expérience d’une douloureuse extimité, quand on se fait sujet d’être son propre objet. Quand le ventre-centre vide est le lieu de la parole et ce qui tient et lie à l’autre, par sa vacance même, par l’entre qu’il invente.
L’attente aussi écrit une partition pour duo, pour le deux d’un couple lié-délié par l’impossibilité du trois : « Il dit : en moi aussi la piqûre, au vif d’un centre introuvable. » (30) et « il ne renonce pas / il a la pensée de ce ventre en lui / habitation de ce ventre en lui même si » (95). L’autre aussi, le « il » d’ « elle », est un miroir oraculaire : « Cherchant sur le visage de l’autre les signes d’une catastrophe. » (36). « Il » aussi porte les stigmates de la chronique, les preuves que le temps passe : « et maintenant il perd ses cheveux / un peu / tu le vois bien / que sa peau de tête derrière / est moins abritée » (94). Le couple est « il » et « elle », rarement « nous » ; « et parfois nous » (89) dit Sereine Berlottier, mais dès la ligne suivante c’est le « on » qui ne rassemble plus que pour affirmer l’étrangeté quotidienne d’être deux : « il faut dire que parfois on / se défigure / avec les mots qui / cisaillent » (89). Alors « nous » n’est plus qu’une question : « : sommes-nous ces quilles / couchées qu’on aperçoit dans / l’ombre au fond de la pièce ? » (89). Et l’on entend, renversé, un « qui sommes-nous » dans l’ombre du poème. « On » est le nom d’un « tenir ensemble » (24) répété – « Le mot ensemble. Noué à ce qui blesse. / Le baiser qui ne répare pas. » et « Ensemble écrire / est toujours seul » (68). Oui, « nous » est à ce qui blesse et de se répéter, le « tenir ensemble » du poème avoue plus ses doutes qu’il ne peut rassurer.
Autour du couple il y a les proches, ceux que l’on appelle ainsi, mais qu’une question longtemps a tenus éloignés et que la réponse maintenant éloigne plus encore : « à quand pour vous » (72) mais le secret est devenu tabou : « aucun d’eux ne demande / aucun d’eux ne plaisante / à quand ce tour qui ne tourne / pas (rond chez vous) » (72), puis « C’est un secret fendu de partout / à présent / ils ne plaisantent plus / ne disent plus / qu’est-ce que vous attendez pour. » (102, 103)
Les autres, au pluriel, c’est aussi le corps qu’on dit médical : médecins, infirmières, internes qui ne répondent aux questions qu’après en avoir posé tant et tant qu’ils ont aussi imposé le silence. C’est également la communauté des patientes, de celles qui souffrent de la même attente, du même « mal d’enfant » (68). Communauté à laquelle on voudrait échapper, dont on est malgré soi, qu’on côtoie dans les bien nommées « salles d’attente », qu’on observe de loin, protégée par un écran d’ordinateur, sur les forums d’internet : « Celle pour qui ça a marché au deuxième cycle. / Celle qui a un résultat positif, mais un taux faible. / Celle qui pense se séparer de son compagnon. / Celle qui veut savoir à combien de traitements elle peut avoir droit. […] » (129) La liste est longue, elle fait le tableau d’une communauté virtuelle tenue par un langage commun, par une même souffrance, un même espoir et une même incompréhension, une même solitude.
Puis il y a « je ». Un « je » qui ne se dit quasiment qu’à la troisième personne : « si trembler / égale vivant // je dans ce monde / dévore plus que sa part » (30). Un « moi » qui ne se suppose que déjà altéré, occupé par d’autres : « quelqu’un en moi s’arrête et dit // s’il n’y avait rien à attendre, à faire / pas même consentir à ce qui arrive » (110, 111). Plus souvent un « tu » (premier mot inscrit dans le cahier) et un « elle » : toujours la séparation, la partition interne. La distance éprouvée, éprouvante, créée par la présence envahissante d’une absence. Une place vide : « dans le creux du manque » (29), jusque dans « le manque du manque » (98), « une place est là qui est là / qui est la place sans place de cette forme étrange entre nous » (111). Mais l’absence et le vide sont tellement présents qu’ils ne sont plus ni absence ni vide : « je cherche le nom de la place vide qui n’est pas absence et qui n’est pas vide, pas ombre, pas fantôme, je cherche le nom de la place vide qui n’est pas deuil, pas disparition » (112). Et si « je », soudain, peut se dire, c’est précisément dans la recherche du nom de ce qui, n’ayant nulle autre existence que dans le sujet, dans son attente, ne peut être autrement nommé que par le poème, par l’écrire spécifique, singulier, irréductible à quelque identité préexistante que ce soit, irréductible à tout ce qu’on pouvait savoir de ce qu’est la maternité, et de ce qu’est écrire un poème, de ce qu’est tenir une chronique. En cela, Sereine Berlottier parvient à une invention majeure, celle qu’elle voyait comme un « mirage » lorsque s’appelant « tu » elle imaginait « un calendrier dont tu serais chaque jour la créatrice unique et persévérante. » (48) Contre toute « attente », contre la métrique de la « partition » à jouer : la « main levée » du poème, comme un signe de vie obstiné, déterminément ouvert à ce qui vient, indéniable, et que son activité suffit à rendre invincible.
Philippe Païni
Sereine Berlottier, Attente, Partition, éditions Argol, 156 pages, 19 euros
A lire aussi, la lecture d’Antoine Emaz sur Poezibao :
Libellés :
Notes de lecture
Inscription à :
Messages (Atom)








